ÉDITOS

Argent sale, argent matériau, argent fou

PAndré Rouillé

Une vraie cassure est peut-être en train d’affecter gravement l’art contemporain. Non pas une cassure esthétique comme les avant-gardes en ont tant pratiqué avec zèle et passion au cours du siècle dernier. Mais une cassure dans les grands fonctionnements du champ et des pratiques artistiques. De façon désormais décisive, l’esthétique semble être reléguée à un niveau subalterne, loin derrière le marché, l’économie, la spéculation, le marketing — l’argent. Loin derrière les usages diplomatiques, politiques et de pouvoir d’États, d’entreprises ou de particuliers

. La marchandisation et l’instrumentalisation sont en train de dénaturer l’art en marginalisant la dimension esthétique par laquelle les œuvres se distinguent des choses ordinaires.

Les manifestations de ce phénomène ne manquent pas. La première est bien sûr l’explosion du marché de l’art, les records d’enchères qui ont été une nouvelle fois battus lors des ventes de mai à New York chez Sotheby’s, Christie’s et Phillips.
Et cela en dépit d’une conjoncture très défavorable due au ralentissement de l’économie occidentale, aux répercussions de la crise des subprimes, à la faiblesse du dollar, etc. Il se confirme une fois encore que le marché de l’art brille au-dessus des marchés ordinaires, à une altitude de plus en plus élevée qui se mesure désormais en millions de dollars. A ce niveau de spéculation, le marché de l’art devient un marché à part, et l’art une pratique déconnectée du monde.

L’oligarque russe Roman Abramovitch, propriétaire du club de football de Chelsea, a fait tout récemment irruption dans l’arène à un niveau très élevé en acquérant coup sur coup Big Sue de Lucian Freud (33,6 millions de dollars) et un triptyque de Francis Bacon (86,3 millions). Total : 120 millions de dollars en deux jours.
A ce niveau, le poids de la finance est tel qu’il ébranle les règles de l’art et dément la théorie rassurante de Raymonde Moulin pour qui le champ artistique est «le lieu de la production, de l’évaluation esthétique et de la reconnaissance sociale», tandis que «le marché est la scène des transactions commerciales et de l’établissement des prix».

Ce découpage pourrait bien s’avérer désormais caduc, au moins sur le segment le plus spéculatif du marché où les acheteurs capables de mobiliser les sommes énormes mises en jeu sont loin de disposer des compétences et de la sensibilité esthétiques des collectionneurs avertis d’hier.
Le marché a absorbé l’esthétique, c’est désormais la valeur marchande qui est garante de la valeur esthétique des œuvres. Le déséquilibre entre marché et esthétique est trop grand pour qu’un harmonieux partage s’opère entre les deux. L’esthétique n’intervient que dans les interstices du marché.

Comme asphyxié par la logique financière, nullement esthétique, du marché, et bunkerisé dans l’univers aseptisé et surprotégé du luxe international, l’art impliqué dans le jeu du marché spéculatif court le risque de devenir insensible aux battements du monde, et de perdre cette capacité incomparable d’en capter les forces. Cela même qui le distingue des pratiques ordinaires — notamment la déco et le divertissement.

Cette marchandisation outrancière, qui transforme l’art en profondeur, est somme toute assez récente. Nettement postérieure aux années 1970 durant lesquelles l’argent était souvent considéré, par les artistes eux-mêmes, comme nuisible à l’art. C’était l’époque de l’«argent sale».
En guère plus d’un quart de siècle, au rythme de la mondialisation des échanges, cette suspicion s’est inversée au point que l’argent est en quelque sorte devenu aujourd’hui un véritable matériau de l’art.
Les années 1980 ont  été une première étape dans ce processus avec l’essor de la diffusion au détriment de la production — en France sous l’impulsion de Jack Lang, avec les Frac notamment. Dans les années 1990, l’art est devenu un secteur d’investissement et de prestige, tandis que se multipliaient les foires, les biennales et les salles de vente internationales.

La voie est désormais tracée: l’art et l’argent forment un alliage doté de toutes les apparences de l’évidence et du naturel. Au point que l’argent est devenu l’un des principaux points de vue sur l’art qu’adoptent la presse et les magazines, y compris culturels. Au point que les plus grandes institutions publiques nationales sont mises en situation d’avoir à trouver une part importante de leurs ressources, et de déployer ainsi des stratégies commerciales qui ne sont jamais sans effets sur les orientations artistiques. Au point que des artistes et des commissaires se consacrent, comme au Plateau actuellement, au thème de l’argent. Au point que des artistes comme Yann Toma inventent, entre attirance et dérision, d’immenses fictions dont l’entreprise est le principe. Au point, encore, que les artistes qui évoluent sur la scène internationale ont dus, comme au cinéma, de se transformer en véritables producteurs, c’est-à-dire apprendre à manier les outils financiers avec autant de dextérité que les outils artistiques.

C’est dans ce contexte d’interpénétration inouïe entre l’art et l’argent, et de concurrence internationale intense des artistes et des institutions artistiques, que se situent les propos hallucinants de Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo: «Nous sommes une vraie machine de guerre, prête à tout affronter. Nous construisons la formule 1 du centre d’art. En 2009, ce sera une vraie puissance de feu».
Puis d’ajouter, en guise de commentaire sur la nouvelle composition de son conseil d’administration: «Nous avons besoin d’un board à l’américaine, avec des gens qui apportent de l’argent et des contacts» (Le Monde, 29 mai 2008).
En pareils cas, il est courant d’invoquer l’humour ou le second degré. En vain. C’est malheureusement à la lettre qu’il faut prendre ce pitoyable jargon mâtiné de marketing où s’entrechoquent tous les poncifs qu’un directeur de centre d’art devrait au moins s’éviter de décliner.

Le sport, la compétition automobile, la guerre, le modèle américain, l’argent et les contacts. Et l’art, Monsieur Wahler l’aurait-il oublié? Sa fonction n’est-elle pas de nous montrer la Lune, lui qui ne semble regarder que son doigt.

André Rouillé

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Editorial du n° 241. L’argent: matériau de l’art contemporain
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