ART | CRITIQUE

Antoinette Ohannessian

Pg_Labanque16JohnDavies05bPeople
@12 Jan 2008

Quatre planches de contreplaqué recouvertes d’inscriptions placées en équilibre précaire contre les murs de la galerie pour ressentir physiquement l’espace de la galerie, pour visualiser ce qui autrement demeurerait invisible, pour établir un lien tangible entre voir et être.

Quatre planches de contreplaqué recouvertes d’inscriptions posées à même le sol ou placées en équilibre précaire contre les murs de la galerie; une courte boucle vidéo où s’effilochent au vent les fibres légères d’une fleur de chardon ou de pissenlit: les pièces d’Antoinette Ohannessian sont au premier abord énigmatiques et déroutantes. Si les œuvres en contreplaqué s’inscrivent formellement dans le sillage de ses anciens travaux, le minimalisme des énoncés marqués sur les panneaux s’éloigne ici des formules triviales ou des observations ordinaires issues du quotidien précédemment utilisées.

Le propos tend à se resserrer et l’expérience esthétique, celle de l’artiste comme celle du spectateur, s’en trouve d’autant plus radicalisée. « Un mur qui courbe une planche », « Un mur interrompu par une planche », « Une planche presque posée », « Une planche qui retient sa chut « , les textes gravés dans de la matière grasse — du beurre — exposent chacun une action réalisée au sein même de la galerie. La conjugaison des pièces d’aggloméré et des énoncés opère sur des niveaux sensibles et perceptifs qui jouent de leur rapport de force et de leur densité.

Le premier niveau invite à ressentir physiquement l’espace de la galerie qui, selon la place du corps et l’angle de vue adopté, semble se contracter, se réduire. Les planches agissent en effet comme des intercesseurs. Le choix de leur emplacement modifie très concrètement la perception du lieu et, découpant l’espace, elles révèlent la structure de la galerie, ses points de tension ou ses lignes de fuite.

Le deuxième niveau est lié aux propositions écrites sur les panneaux. Quelques mots pour permettre de visualiser ce qui autrement demeurerait invisible, et d’en faire aussitôt l’expérience. Ce lien, tangible, entre voir et être dans une même unité de temps et d’espace exprime la relation intime que chaque individu tisse avec l’environnement quotidien, et ce rapport au monde est aussi un mode de vie.

Certaines œuvres semblent aujourd’hui viser un au-delà de la « perception phénoménologique de l’espace ». Ainsi la première vidéo réalisée par l’artiste, Neuf détachements possible, véritable fenêtre ouverte sur l’extérieur, vibre d’une forte charge poétique. Pendant six minutes, Antoinette Ohannessian a enregistré une fleur dont les fibrilles se délient lentement dans un souffle neigeux. Accentuée par un effet de flou, l’immatérialité des images contraste singulièrement avec la présence massive des pièces de bois et la sècheresse des énoncés. Cette constellation filamenteuse et éthérée, événement anodin et ordinaire que l’on ne sait même plus voir, est un pur émerveillement. L’expérience sensible y est simultanément tactile et vibratoire, la diffusion en boucle contribuant à créer un état contemplatif envoûtant.

Antoinette Ohannessian :
Un mur qui courbe une planche, 2001. Technique mixte sur bois. 250 x 150 cm.
Un mur interrompu par une planche, 2001. Technique mixte sur bois, 250 x 150 cm.
Une planche presque posée, 2001. Technique mixte sur bois. 250 x 150 cm.
Une planche qui retient sa chute, 2001. Technique mixte sur bois, 250 x 150 cm.
Neuf détachements possibles, 2001. Vidéo couleur, 6 mn.