DANSE

Antigone Jr./ Guintche

PSophie Grappin
@08 Déc 2011

Découverts l’an passé sur la scène de Chaillot aux côtés de François Chaignaud et Cecilia Bengolea, Trajal Harrell et Marlene Monteiro Freitas bénéficiaient cette année d’une soirée partagée à la Ménagerie de Verre où présenter leurs propres créations. Après M(i)mosa, nous avons donc eu le plaisir de revoir ces interprètes à travers deux propositions personnelles et singulières.

La soirée s’ouvre sur Antigone Jr., démonstration de voguing où Trajal Harrell, accompagné de Thibault Lac, s’engage dans une déambulation crâneuse pour très vite suspendre le spectacle prétextant un faux départ. Les deux interprètes, après avoir accompli plusieurs traversées du plateau des gradins jusqu’en fond de scène, drapés dans une démarche hiératique et d’orgueilleuses étoles, s’immobilisent pour s’adresser au public.
Celui-ci, bon joueur, acquis à la cause, se laisse apostropher docilement en une courte mais éclairante sentence autoréflexive: «You made me Marie-Thérèse Allier…» puis «I don’t wanna be at your place!».
La pièce, qui n’esquisse que de lointaines relations au texte de Sophocle, est teintée d’une certaine forme d’ironie. L’important réside dans l’acte de clamer que l’on est une «princess», que l’on est cette Antigone. Acte performatif devant lequel on s’interroge: de qui Trajal Harrell pourrait-il être le fils ou la fille, la sœur endeuillée? Et quel rôle le beau Thibault endosse-t-il?
Entre le défilé d’allées et venues — pastiche toujours léger mais jamais inintéressant — et autour d’une malheureuse lecture à même l’ouvrage, c’est la présence du second, sa gestuelle de grand chat anguleux et son regard louche qui l’emportent sur les ondulations ornementales du chorégraphe.
Et c’est justement dans cette atmosphère d’affrontement, de combat fictif, que s’ouvre le solo attendu de Marlene Monteiro Freitas.
Sauf qu’ici la lutte, symbolique, ne se joue pas entre-deux mais dedans. La danseuse, en tenue de boxe, s’apprête dans le noir à livrer bataille contre elle-même, à éprouver ses propres résistances.
S’appuyant sur un solo de batterie, au rythme constant de la caisse claire, Marlene Monteiro Freitas accompli un exorcisme, rituel inédit dont elle seule détient la clé. Entre le numéro de cirque et la transe, cette danse se construit sur un mouvement de samba, rotation continue du bassin sur lequel viennent se greffer petits exploits buccaux, mastication démente dont l’obscénité fascine autant qu’elle dérange. Une sorte de protège-dent semble orner la bouge, mais un mouvement obstiné des lèvres en découvre peu à peu d’autres: comme un sexe qui palpite, surgira finalement un postiche façon monsieur patate qui finira englouti par la rumination, après une gorge profonde évoquant bien des avaleuses de sabre, leur capacité monstrueuse d’engloutissement.
Toute cette action inaugurale absorbe l’énergie du public comme de la performeuse. Une fois digérée, dénudée, épuisée, le geste s’étiole en succédanées moins convaincantes, apparitions de figures anecdotiques avant la reprise du travail masticatoire.
Grimée, dans un costume pas très saillant de plumes et de paillettes, Marlene Monteiro Freitas donne naissance à sa bête de scène, entité primitive nommée «Guintche» qui vient, au summum de la tension, humer le public dans un très délicat mouvement de narines. On regrettera que la pièce s’achève de manière quelque peu déceptive. Dans une version antérieure, la danseuse terminait ce solo presque nue, débarrassée de toutes ces différentes couches accessoires, mais à la Ménagerie de Verre c’est en tenue de patineuse ou d’écuyère kitsch qu’elle nous abandonne, sur une tonalité peut-être moins juste.