ART | CRITIQUE

Anthony Cragg

Les sculptures d’Anthony Cragg ont la faculté de produire des images en étroite relation avec un régime de perception. Des sculptures ? Plutôt des blocs d’immobilité inquiète, traversés par l’oscillation entre élaboration et démantèlement figuratifs.

Nous sommes aujourd’hui en droit de supposer que la peinture n’a pas absolument vocation à l’image, la sculpture encore moins. C’est pourquoi la singularité la plus frappante des œuvres sculptées d’Anthony Cragg est liée à leur capacité à faire image ou, plus précisément, à leur faculté de produire des images en étroite relation avec un régime de perception auquel, probablement, ni la peinture, ni la photo, ni le cinéma, ni aucune des technologies du virtuel n’auront réellement eu accès.

La première sensation est une sensation de masse : première confrontation, premier contact avec ces volumes réalisés dans un bronze souvent travaillé par plissement, souvent veiné à la manière du marbre. De cette masse polymorphe, se détache ou, mieux, s’extrait presqu’aussitôt une forme distincte — pour ce qui concerne Line of Thought, un visage vu de profil… Visage étiré comme peuvent l’être les choses anamorphosées, qui procède à l’évidence d’un modelage soucieux de clarification : l’arcade sourcilière mais pas les yeux, l’arête vive du nez, la fente de la bouche, c’est à peu près tout.

Le volume n’est déjà plus tout à fait le même, qui fait affleurer une forme en apparence (ou provisoirement) figée en aspect. Sollicité par l’aspect, épris de continuité, et peut-être davantage de complétude, le corps de l’observateur se met en branle, commence à tourner autour de la sculpture. L’aspect disparaît instantanément… cependant que, déjà, un autre s’annonce, lui succède, émerge en lieu et place (ou peu s’en faut) du précédent. On revient en arrière, en vain, car le point de vue est désormais perdu et avec lui cette image fugitive, mixte de bronze et d’angle de perception, née et morte dans l’instant d’un regard.

Le bloc sculpté est ainsi le référent ou la source d’images multiples autant que précaires, apparues par décollement. De ces images paradoxalement inconsistantes dont la sculpture est sans doute le seul et unique foyer, Lucrèce aura donné la formulation la moins approximative : « Il existe des images, comme nous les nommons ; sortes de membranes détachées de la surface des corps, elles voltigent de tous côtés à travers les airs […]. Je dis que les choses envoient de leurs surfaces des effigies, formes ténues d’elles-mêmes, des membranes en quelque sorte ou des écorces, puisque l’image revêt l’aspect, la forme exacte de n’importe quel corps dont, vagabonde, elle émane » (De la nature, livre IV, ch. 2, 1).

Chacun de ces volumes constitue en définitive le lieu d’un engendrement perpétuel d’aspects qui vont se chevauchant, facette sur facette : jamais notre œil ne pourra rassembler ces mirages, amalgamer toutes ces images reprises sitôt promises. Et, un peu comme dans ces peintures pariétales où la même ligne peut former la patte avant d’un bison et la patte arrière d’un cheval, toute facette apparue semble secrètement minée par une autre, encore en puissance, qui viendra la défaire pour s’instituer sur son dos. Des sculptures ? Plutôt des blocs d’immobilité inquiète, traversés par l’oscillation entre élaboration et démantèlement figuratifs.

Anthony Cragg
Sculptures en bronze :
Line of Thought, 2002. 55 x 60 x 120 cm.
In Mind, 2002. 57 x 80 x 105 cm.
Cast Glances, 2002. 75 x 75 x 90 cm.
First Appearances, second thoughts, 2002. 70 x 80 x 100 cm.
Formulation (Right Turning, Left Turning), 2002. 114 x 119 x 127 cm.
Point of View, 2002. 160 x 200 x 250 cm.
Enveloppe, 2002. 130 x 170 x 230 cm.
Can Can, 2002. 90 x 130 x 230 cm.