ART | CRITIQUE

Anselm Reyle Feat. Franz West

PEmmanuel Posnic
@07 Oct 2011

Kitsch, décorative, citationnelle, immédiate. Voilà quelques indications qui collent au plus près à l'œuvre d'Anselm Reyle, artiste berlinois de 40 ans, l'une des figures internationales émergentes de la peinture contemporaine. C'est dans cette relégation esthétique qu'il va puiser sa force.

L’exposition dans la galerie parisienne d’Almine Rech n’échappe pas à la règle. Quelques pièces anciennes et récentes ainsi que la restitution d’une prolifique collaboration avec son aîné le viennois Franz West disent son attachement aux références.
Anselm Reyle aime les repères comme il aime s’amuser avec l’histoire de l’art. A l’exemple des Painting-by-numbers qu’il accroche à quelques reprises dans les salles du rez-de-chaussée. Un numéro pour une couleur, ce manuel ludique du peintre débutant ressemble à un hommage sarcastique à l’Abstraction, Mère nourricière de toute la peinture du XXe siècle.

Et d’hommage, il y en a d’autres. La sculpture organique façon Henry Moore au rendu hyper laqué et déposée sur socle impeccable. Le néon de Flavin qu’il va rattacher à l’esthétique publicitaire dans un contexte formaliste abstrait. Puis l’insubmersible ready-made dont il repousse la logique: ses tasses cabossées en porcelaine, encapsulées sous une cloche en verre virginale perdent en ironie duchampienne ce qu’elle gagne en cynisme.
Adieu la fronde dadaïste, place aux dilemmes de la conservation préventive et de la séduction commerciale. L’époque a largement assimilé les valeurs du marchand et du collectionneur. Anselm Reyle constate la fin des manifestes. Le cadre en plexiglas, associé à la quasi-totalité des œuvres présentées, est un supplétif magnifique pour le tableau autant que son poison virulent.

Pour autant, son travail ne sombre pas dans la démonstration moraliste. La scénographie de ses expositions souligne à quel point la pureté est un élément essentiel de son dispositif, elle permet également de poser son regard sur des pièces à l’efficacité incomparable.

Sa série de miroirs, elle aussi protégée par ce coffre de plexiglas, révèle la faculté d’un matériau pauvre tel que l’aluminium à se transcender dès lors qu’on lui confère la charge émotionnelle propre à l’œuvre d’art. Posté devant ces feuilles d’aluminium, le spectateur voit dans les plis travaillés d’Anselme Reyle d’authentiques drapés baroques. Et la lumière «fractionnée» qui s’échappe de la surface en éclats subtils habite une espèce de beauté magique. Un Veau d’or contemporain.

Il y a du Jeff Koons en lui, lorsqu’il sublime crânement la pesanteur du quotidien. Mais derrière la main d’Anselme Reyle, on peut tout aussi bien reconnaître John Armleder, dans cette manière de suspendre le jugement esthétique du spectateur au filtre du kitsch et de la subculture. Et bien entendu, une familiarité évidente avec les combinaisons pseudo-fonctionnelles entre design et sculpture propres au travail de Franz West.

Le canapé à la manière d’Ettore Sottsass, manifeste du design postmoderne dont il n’est qu’une copie grossière clôt l’espace feutré du rez-de-chaussée et ouvre sur la collaboration avec Franz West.
L’étage de la galerie restitue le travail mené actuellement par les deux artistes. L’un à Berlin, l’autre à Vienne, une sorte de correspondance construite sur des échanges de matériaux de rebuts, principalement du fer. A l’arrivée, les sculptures qui parsèment l’espace empruntent aux deux univers et diffusent tout de même l’idée que le duo à distance fait jaillir une voie intermédiaire.
Un contenu apaisé, fort de ses extrêmes (équilibre / déséquilibre des masses; fragilité des tiges métalliques / compacité des socles; objets salis par des formes et des couleurs disharmonieuses / sculptures qui ouvrent sur des perspectives de fictions infinies) qui permet finalement de lire l’œuvre d’Anselm Reyle avec une autre densité.

Il n’y a pas de rejet chez lui, pas même de l’abstraction. Ses Painting-by-numbers véritable parangon de la figuration ne reproduisent en fait qu’une image totalement irréelle. Il n’y a pas de conflit entre high et low culture. ‘Anselme Reyle ménage en permanence un espace de contradictions pour le spectateur. La controverse, le conflit des intentions consacrent une formule critique qui puise sa source dans l’immense champ des contradictions de l’histoire de l’art contemporain. Avec bonheur, Anselm Reyle ne fait qu’assimiler cette école du doute.

Œuvres
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, cadre en bois. 205 x 207 x 6,5 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, cadre en bois. 205 x 173 x 6,5 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, cadre en bois. 225 x 170 x 6,5 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, cadre en bois. 95 x 78 x 4 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, plexiglas. 182 x 122 x 26 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Technique mixte sur toile, plexiglas. 143 x 122 x 19 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Porcelaine, verre, acier. 142 x 83 x 55 cm (encadré)
— Anselm Reyle, Untitled, 2011. Tissu, lacque, socle en MDF. 230 x 120 cm