ART | CRITIQUE

Anri Sala

PJulia Peker
@12 Jan 2008

A défaut d’avoir une réalité tangible, le vide existe par certaines de nos sensations, habitées par l’angoisse. Le vertige et l’étouffement sont deux manières de ressentir la présence du vide, dont les films exposés par Anri Sala font entendre la complainte désolée.

Quand l’intérieur menace de nous étouffer, le réflexe vital est de s’échapper. Par bonheur nos pièces, aussi tristes soient-elles, ont encore des fenêtres, un point d’ouverture par lequel s’évader. Mais quand ces fenêtre nous aspirent dans le vide, où ne sont plus que des ombres illusoires dessinées sur un mur, alors le vide est partout, et avec lui, son cortège de sensations limites.

Les spectateurs sujets au vertige seront prévenus: le film Long Sorrow leur garantira 12 minutes de malaise profond, et le temps est long quand on est suspendu dans le vide.
Il n’est pas facile d’identifier la scène de prime abord: placée à l’intérieur d’une pièce vide, la caméra fait face à une fenêtre entrebâillée à l’horizontale. Impossible de sortir par cette ouverture oblique, et pourtant quelque chose se tient entre la vitre et le ciel. La forme se laisse difficilement identifier. Dans cet espace désespérément vide, on ne voit rien qui fasse signe vers quoi que ce soit. La caméra, figée un long moment face à cette fenêtre, s’avance enfin très lentement vers elle, comme aspirée insensiblement par cet entrebâillement. Le point noir s’approche sans se préciser véritablement.
Le seul moyen d’élucider la scène, c’est d’inverser les rapports classiques entre son et image qui organisent un film. A défaut de voir ce qui se passe, on entend un saxophone jouer. La musique n’est pas une bande-son accompagnant l’image pour l’illustrer, mais le véritable point d’accroche du film.

Dans Mixed Behaviour, film de 2003, un DJ mixait sur le toit pluvieux d’un immeuble un soir de Nouvel An. Ici, le saxophoniste new-yorkais Jemeel Moondoc est suspendu à la façade d’un immeuble berlinois, et improvise longuement, guidé par les sons environnants. On devine qu’il est suspendu par des harnais, mais sans le voir jamais de plain-pied. La complainte du saxophone fait écho à la désolation de cette construction démesurée, longue de 1,8 km, construite dans les années 70. Bien inspirés par cette malheureuse initiative architecturale, les berlinois l’ont surnommé «Lange Jammer» (longue désolation).

A l’exception du long travelling avant qui ouvre le film et nous entraîne vers la fenêtre, le film est composé d’une succession de prises de vue faisant varier les cadrages abruptement. La caméra tourne autour de Jemeel Moondoc, alternant des plans très rapprochés et d’autres éloignés. On passe sans transition d’un gros plan sur son front en sueur, à une vue de sa bouche. Au vertige suscité par cette suspension dans le vide s’ajoute celui que provoque cette juxtaposition brutale. Il est difficile chaque fois d’identifier ce qu’on voit. Cette perte de repère vient surenchérir sur le vertige de la situation, et certains points de vue déstabilisent complètement le spectateur.

L’impassibilité de Jemeel Moondoc, tout entier concentré sur sa musique, brise subtilement les ressorts classiques du cinéma. Là où le film d’action diffuserait le vertige par identification au malaise d’un acteur suspendu dans le vide, le parti pris d’Anri Sala est d’intervertir les rôles. Celui qui est solidement arrimé à un point fixe, ce n’est pas le spectateur, mais le sujet filmé. Nous sommes péniblement ballottés par des mouvements de caméra vertigineux, tandis que Jemeel Moondoc ignore le vide sous ses pieds.

Le second film, Window Drawing, est un plan fixe sur une l’ombre d’une fenêtre, derrière laquelle on devine une neige tombant à gros flocons. Cette ombre est projetée sur un mur vide. Au terme des 50 secondes de la vidéo, la source lumineuse extérieure s’éteint, et l’ombre disparaît, laissant tout de même la trace d’un dessin sur le mur.

Ces films donnent deux variations très proches sur le vide. Au vertige de Long Sorrow fait écho l’étouffement cotonneux de Window Drawing. Dans l’univers d’Anri Sala, les fenêtres ont perdu leur fonction d’ouverture et de perspective. L’ouverture ne permet plus que de contempler le vide ou l’absence.

English translation : Rose Marie Barrientos
Traducciòn española : Maïté Diaz Gonzales

Anri Sala
Long Sorrow, 2005. 12 mn 57. Film super 16mm transféré sur disque dur, couleur et son, avec Jamel Moondoc.
Window Drawing, 2006. 50 mn. Vidéo couleur sans son.
Passage à côté de l’heure, 2006. Série de huit photographies. Laserchrome contrecollé sur Reynobond. 40 x 55 cm.