ART | CRITIQUE

Anri Sala

PFrédéric-Charles Baitinger
@05 Mai 2008

Si la musique est le plus spirituel de tous les arts, c’est qu’il touche à la réalité intérieure des phénomènes. Il n’en montre pas seulement l’apparence, comme le fait l’image, mais il en saisit l’être. Voilà sans doute pourquoi Anri Sala a choisi ce média pour approfondir sa réflexion sur le réel; pour en marquer les harmonies, les dissonances, et les possibles contrepoints.

Dans la vidéo Air Cushioned Ride (2006), qui ouvre son exposition, Anri Sala donne le «la» de sa nouvelle démarche orchestrale. Projetant le spectateur dans l’univers clos d’une voiture, il redouble son isolement en l’associant à la diffusion d’une musique baroque, aussi appelée «musique de chambre». Les règles de composition de ce type de pièce sont simples : elles sont toujours écrites pour un seul soliste.

Le contrepoint visuel de cette situation se joue à la surface d’un pare-brise où des camions tournent en rond à la manière de ballerines sur une scène d’opéra. L’expérience a quelque chose de banal mais mérite d’être soulignée dans sa généralité: elle a valeur de paradigme. Sans cesse nous percevons le monde depuis un point de vue qui le médiatise et le colore de sa propre substance — jouant ainsi à notre insu la partie solo.

Brisant malicieusement ce solipsisme, Anri Sala s’amuse alors à le parasiter. Par intermittence, une musique country se mêle à la musique de chambre marquant ainsi musicalement l’impossible cohabitation des deux univers : celui des camionneurs d’Arizona, enveloppés dans leur culture populaire, et celui de l’artiste, contemplant ce monde depuis sa propre atmosphère.
D’un point de vue formel, les règles de l’harmonie classique sont brisées. Entre la musique country et la musique de chambre, la dissonance est insurmontable.

Mais depuis plus d’un siècle, les règles de l’harmonie ont volé en éclats — et l’idée que plusieurs solistes puissent jouer en même temps est devenue non seulement possible, mais presque normal. La vidéo A Spurious Emission (2007) est la conséquence directe de cette évolution de la théorie musicale. On y voit rejouer par un orchestre hybride (mêlant des musiciens country et des musiciens classiques), partition à l’appui, l’impossible mélange de la vidéo Air Cushioned Ride. Mais de l’original à la copie, quelque chose de nouveau est apparu : la présence d’un rythme, d’une percussion que rien ne laissait prévoir.

Entre Air Cushioned Ride et sa réduplication dans A Spurious Emission, seul le tempo varie et marque une différence; le tempo — non pas le temps donc, mais la durée rythmée sans laquelle toute mélodie perd sa forme et sa valeur.

Subtil ironiste, Anri Sala achève l’écriture orchestrale de son exposition par une vidéo muette (After Three Minutes, (2007) montrant les jeux de lumières produits par la rencontre d’une cymbale et d’un stroboscope. Mais là encore, ce que l’oeil voit n’est pas ce que la réalité produit.
Fruit d’une double mise en abîme, After Three Minutes n’est que la décomposition artificielle (ce que l’oeil d’une caméra de surveillance a vue de la première vidéo) d’un phénomène de réfraction en partie invisible. Et si, de la musique au silence, se tenait le mystère de l’être qui nous fait face ? Voilà peut-être la question que cherche à soulever Anri Sala ?

Anri Sala
After Three Minutes, 2007. Video colour and sound, double projection. 6 min.
— A Spurious Emission, The Score, 2007.  Score & Cd.
Air Cushioned Ride, 2006.