ART | CRITIQUE

Anri Sala

PBertrand Dommergue
@29 Mai 2011

L'exposition est ailleurs. Ou comment Anri Sala fait résonner sons, objets et temporalités pour mieux échapper à l'espace de la galerie. Musique, architecture, photographie, livre d'artiste, films, l'exposition convoque tous les mediums, mais à rebours de tout projet syncrétique.

La quatrième exposition personnelle d’Anri Sala chez Chantal Crousel se présente comme une série de variations autour de pièces produites depuis 2007. L’artiste reprend ses principaux motifs de prédilection: musiques, architecture, passage du temps s’entremêlent, se superposent et se font écho. Tout se passe comme si Anri Sala s’efforçait de jouer avec l’espace de la galerie comme on interprète une partition. Son but: faire circuler les sons à travers les objets, tout en les inscrivant dans les murs de la galerie elle-même.

Le temps de l’exposition est rythmé par la diffusion en alternance de deux pièces sonores. La vidéo intitulée Le Clash (2010) donne à voir les déambulations de personnages autour d’un bâtiment moderniste, coloré, massif et désaffecté. D’un côté, un homme en possession d’une boîte à musique; de l’autre, un couple poussant un orgue de Barbarie.
Des deux instruments s’échappe en stéréo l’air de Should I Stay Or Should I Go de The Clash, version berceuse et ritournelle. Cette musique donne à entendre la tension — le clash — entre commémoration et déploration d’un lieu fantôme, jadis salle de concert, dont s’échapperaient simultanément les échos fanés d’une attitude (la révolte) et d’une esthétique à visée sociale voire utopique (le mouvement moderne) conjuguant le punk et l’architecture fonctionnaliste.

Quand Le Clash se termine, un air d’opéra envahit l’espace de la galerie, désorientant le visiteur. 5 Flutterbyes est un aria extrait de Madame Butterfly: l’une après l’autre, cinq sopranos évoquent par leur chant, la présence insaisissable de Madame Butterfly.
Dans la salle attenante à celle de la projection, seul un baffle sur pied occupe l’espace. Mais, au-dessus de la verrière couvrant la salle, un éventail lumineux est suspendu. Extérieur à la galerie, présent mais presque imperceptible, cet éventail ouvert plane comme une enseigne fantomatique. Accessoire utile à l’éclairage lors de l’interprétation originelle de l’œuvre sous forme de performance, désormais, la lumière qu’il diffuse aussi bien que l’éventement qu’il produit, sont vains. Ne subsiste de lui que le souvenir du déploiement un à un de ses plis, mouvement mimétique de la succession des voix dans l’aria.

Face au Clash, la pièce No Window No Cry se présente comme la greffe improbable de la boîte à musique visible dans la vidéo et d’une fenêtre montée sur une cimaise temporaire. Il s’agit de la réplique de la fenêtre d’une maison d’habitation construite à Boulogne par Le Corbusier. Vissée à même la vitre, la boîte à musique peut néanmoins être activée grâce à un renfoncement qui permet de glisser la main pour en faire tourner la manivelle.
Libre alors au visiteur d’en user à sa guise: sur le même tempo que dans la vidéo ou bien, à contretemps, pendant la diffusion de l’aria; en ouvrant la fenêtre pour regarder Le Clash ou bien en la laissant fermée pour n’en percevoir que le son.

Une autre pièce, quant à elle, fait directement violence au lieu d’exposition, en l’ouvrant sur l’espace du dehors. Score («entaille», en anglais) transpose la musique du Clash directement sur le mur de la galerie: un carton perforé tel que ceux produits par l’orgue de Barbarie, mais grand format, s’inscrit littéralement dans le mur extérieur, ainsi troué de part en part.

Score fonctionne d’abord en tant que rappel de la soirée de vernissage. A cette occasion, chaque carton d’invitation constituait un morceau de la partition de Should I Stay Or Should I Go. Dans l’ordre d’arrivée des invités, un musicien les interprétait, produisant ainsi une version inédite et déstructurée du morceau des Clash. En «l’éventrant» de la sorte, Score se joue de l’architecture de la galerie pour mieux donner à voir l’immatérialité de la musique. Tout en lui permettant de s’échapper de l’espace de la galerie.

Contrairement aux autres, la dernière œuvre de l’exposition, Why the Lion Roars?, «se contente» de documenter, sans la réactiver, une installation produite ailleurs. Une série de dix photos témoigne d’une étrange projection cinématographique ayant eu lieu en 2008, au 104, à Paris. A partir d’un corpus de 57 films classés de -11°C à + 45°C, en fonction de sensations relatives à leur «climat» (saison, ambiance, etc.), les seules variations de la température extérieure dictaient la programmation des films. Chaque photographie exposée aujourd’hui capte le moment précis où, à chaque changement de température, un film s’interrompt pour laisser place à un autre. Et c’est ainsi que, en un fondu enchaîné inédit, L’Avventura rencontre Playtime ou Ninotchka, Alphaville.

En complément, deux livres d’artistes projettent à l’échelle d’une année tout entière ce qu’aurait pu être la programmation annuelle de Why the Lion Roars?, en fonction du bulletin météorologique quotidien à Paris, en 2009. Extraite de l’une des scènes-clé ou simple «vestige» du souvenir conservé par l’artiste, à chaque film est également attribuée une couleur. Images, températures, couleurs: un système de correspondances invente ainsi une nouvelle cinéphilie, fragmentaire et aléatoire.
Matérialiser dans un espace d’exposition des objets ou même des sons d’abord présents dans un film ou une vidéo est devenu une pratique assez courante dans l’art contemporain. Cependant, Anri Sala les implémente dans l’architecture elle-même. Non pour susciter un quelconque effet de réel, mais pour rappeler l’ubiquité des œuvres, produites ailleurs et destinées à circuler, à échapper à l’ici et maintenant de l’exposition. Musique, architecture, photographie, livre d’artiste, films, l’exposition convoque tous les mediums, mais à rebours de tout projet syncrétique.

Au contraire, à l’image de Philippe Parreno ou de Saadane Afif, par exemple, l’artiste envisage le format de l’exposition comme une œuvre à part entière. Etablissant des correspondances inédites entre des temporalités et des espaces hétérogènes, celle-ci parvient en effet à produire un art simultanément contextuel, transitoire et polymorphe.

Œuvres
— Anri Sala, Le Clash, 2010. Vidéo HD, son dolby surround 5.1, boîte à musique. 8min31.
— Anri Sala, No Window No Cry (Le Corbusier, Maison-atelier Lipchitz, Boulogne), 2011. Fenêtre et boîte à musique.
— Anri Sala, Score, 2011. Mur perforé. Dimensions variables.
— Anri Sala, Why the Lion Roars, 2011. Série de 10 photos couleur non encadrées. 41 x 52 et 51 x 62,5.
— Anri Sala, 5 Flutterbyes, 2011. Eventail lumineux, CD. 7min11.

Publications
— Anri Sala, Why the Lion Roars, 2010 (livre d’artiste)
— Mark Godfrey, Hans Ulrich Obrist, Liam Gillick, Anri Sala, 2006, Phaidon
Purchased Not By Moonlight, Catalogue d’exposition, Contemporary Arts Center, Cincinnati, MoCA, North Miami, 2008