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Anonymes

18 Sep - 19 Déc 2010
Vernissage le 18 Sep 2010

Pour son exposition inaugurale, Le Bal réunit les oeuvres de dix photographes et cinéastes qui interrogent la représentation possible de l'anonymat, notion diffuse et non événementielle par essence, échappant à toutes codifications ou tous stéréotypes visuels.

Anthony Hernandez, Sharon Lockhart, Jeff Wall, Bruce Gilden, Arianna Arcara, Luca Santese, Chauncey Hare, Standish Lawder, Lewis Baltz
Anonymes

Co-commissaires: Diane Dufour et David Campany
Une des principales caractéristiques de notre ère moderne est la notion d’anonymat, qui transparaît aussi bien dans le mercantilisme du quotidien que dans l’homogénéisation de la culture, en passant par la standardisation du travail et les multiples formes d’aliénation politique.

Au coeur du sujet: le continent nord-américain. Depuis les années 1930, sa culture grand public célèbre l’individualité, la recherche d’un accomplissement personnel, tandis que beaucoup de ses grands créateurs se sont intéressés à l’inclassable, au quotidien des citoyens et travailleurs lambda, au sentiment envahissant d’anonymat.

Pour son exposition inaugurale, Le Bal réunit les oeuvres de dix photographes et cinéastes qui interrogent la représentation possible de cet anonymat, notion diffuse et non événementielle par essence, échappant à toutes codifications ou tous stéréotypes visuels.

L’exposition s’ouvre avec les séries de Walker Evans consacrées aux ouvriers de Détroit, aux clients de Chicago et aux usagers du métro à New York, publiées dans la presse illustrée dans les années 1940-50, mises en page et le plus souvent commentées par Walker Evans lui-même. Ces récits délibéremment ambigus et complexes bousculent les conventions habituelles du photo-essay dominantes dans la presse magazine de l’Après-guerre.

Chauncey Hare, ingénieur comme son père, vient à la photographie à la fin des années 1960 pour documenter et dénoncer les conséquences physiques et psychologiques de l’ére industrielle. Ses portraits de travailleurs dans le décor familier de leur domicile seront exposé au SF Moma en 1970, puis au Moma en 1977. Avec le livre Interior America (publié en 1978), il produit l’un des témoignages les plus intenses et marquants sur cette époque, encore jamais présenté en Europe.

Le film de Standish Lawder, Necrology (1971), est un chef-d’oeuvre du cinéma expérimental américain. Filmés en un long et unique plan-séquence, des flux de voyageurs s’engouffrent dans les escalators de la gare Grand Central en une parade aussi mélancolique que comique et profondément philosophique.

Avec la série «The New Industrial Parks near Irvine, California» (1974), Lewis Baltz produit une oeuvre majeure sur l’architecture modulaire de l’ère industrielle. Derrière ces façades stériles et minimalistes, «on ne sait pas s’ils fabriquent des collants ou des armes de destruction massive», dira Baltz. Dispersés dans de nombreuses collections publiques et privées et rarement réunis, les 51 tirages de la série composent une grille où chaque vue renforce l’uniformité délibérée du propos.

Les photographies d’Anthony Hernandez de la fin des années 1970 vont à l’encontre de la perception habituelle de Los Angeles, ville tentaculaire dominée par la voiture et en perpétuel mouvement. En se concentrant sur les moments d’attente aux arrêts de bus ou dans la rue de ceux qui ne possèdent pas de voiture, l’oeuvre d’Anthony Hernandez, inventive du point de vue formel et discrètement politique, réinvente la photographie de rue avec l’oeil d’un topographe.

Tourné à Bath Iron Works, gigantesque chantier naval de l’US Navy dans le Maine, Lunch Break (2008) de Sharon Lockhart, se déploie en un unique travelling avant au ralenti, le long d’une travée de l’usine, au moment de la pause déjeuner des ouvriers. Dans ce huit clos claustrophobe, tout devient signe: attitudes de lassitude des ouvriers, paroles rendues inaudibles par le bruit des machines ou invraisemblable chaos organique de câbles, gaines et outils. Lockhart se joue ici de la surface et de la profondeur de la scène, rendant plus ténue la distance entre théâtralité et naturalisme.

Jeff Wall est connu pour ses tableaux photographiques «presque documentaires». Deux oeuvres récentes, Men waiting et Search of premises, mettent en scène des travailleurs dans un espace public ou privé, personnages réels déplacés de leur environnement ordinaire vers un nouveau décor fictif. Jeff Wall s’inscrit ici dans une tradition picturale très marquée (la «forme-tableau») qui empreinte beaucoup, dans son mode opératoire, au cinéma néo-réaliste italien.

Il y a deux ans, Bruce Gilden a décidé de mener une enquête visuelle, entre typologie et essai documentaire, sur les conséquences des «foreclosures» à Détroit et en Floride. Deux montages hybrides mêlant photographies, entretiens et vidéo rendent compte de l’étendue et de la violence du phénomène dans deux villes qui furent les symboles du rêve américain.

L’exposition se termine par la présentation d’une collection inédite à ce jour de trois cents photographies vernaculaires réunies par deux jeunes photographes italiens, Arianna Arcara et Luca Santese. Trouvés dans les ruines de bâtiments publics (écoles, police, cinéma, laboratoires…) et de maisons désertées, ces documents très endommagés par le temps constituent un auto-portait de la ville de Détroit, comme autant d’indices d’une enquête qui a tourné court.

Tous ces artistes ont pensé la pratique documentaire comme une forme devant être remise en question, redéfinie et continuellement réinventée. L’exposition «Anonymes» relie ce que l’on appelle désormais le «documentaire conceptuel» à ses principales traditions expérimentales