PHOTO | CRITIQUE

Andreas Gursky

PFrac Provence-Alpes-Côte d’Azur
@12 Jan 2008

Les grands tirages de Gursky qui, par les moyens mis en œuvre, s’ancrent davantage dans la tradition picturale que dans celle de la photographie, présentent un monde de la production et de la consommation sérialisées, des divertissements de(s) masse(s), du pouvoir de la finance, et de la victoire sans partage des valeurs marchandes: un monde qui se révèle «sans qualité» et sans passé, un monde du temps mort.

Après New York, Madrid et Chicago, Paris. Tournée prestigieuse qui pouvait faire craindre la surenchère dans le gigantisme des formats et la profusion des images. Mais l’agencement conçu pour Beaubourg, qui mêle, en un subtil équilibre, petits et grands formats, ainsi que toutes les thématiques abordées par l’artiste depuis le début des années quatre-vingt, se présente plutôt comme une tentative feutrée, et, bien entendu, vaine, de ré-enchanter un monde implacablement désenchanté.

Les images, d’apparence photographique, jouissent d’une crédibilité d’autant plus fascinante que l’ampleur et la netteté des champs embrassés, aussi bien que l’effet de loupe des plans serrés, livrent à la délectation visuelle un fourmillement improbable de détails et de micro-événements. Mais les moyens mis en œuvre s’ancrent davantage dans la tradition picturale que dans celle de la photographie. Dont, à l’évidence, le grand format, qui, en sur-dimensionnant les motifs les plus triviaux, en annule toute hiérarchie. L’effacement de l’horizon, l’absence de point de fuite, des cadrages all over qui coupent dans le vif, enferment l’image dans une planéité sans profondeur. Triomphe paroxystique du pop art que cet étal parfaitement ordonné qui décline toute la gamme des modèles de chaussures Nike (Sans titre I, 1997) : surface, sans rien derrière, comme le revendiquait Warhol. Une superficialité que confortent des tramages réguliers du champ, et l’absence de tout point qui focaliserait le regard : chaque parcelle de l’image en vaut une autre. Le point de vue englobe, avale tout, et reste insituable, suspendu, mais irrémédiablement pris dans un jeu de connexions réticulaires où tout renvoie à tout, et se vaut (les dripping de Pollock, Sans titre VI, 1997, et les gesticulations des courtiers nippons, Bourse de Tokyo, 1990). Le spectateur est un voyeur flottant, qui, s’il n’y prend garde, se sent pousser des ailes, alors qu’il n’est confronté qu’à une vacuité généralisée.

Ce monde de la production et de la consommation sérialisées, des divertissements de(s) masse(s), du pouvoir de la finance, et de la victoire sans partage des valeurs marchandes, se révèle « sans qualité » (une page du roman éponyme de Musil, Sans titre XII, 1999), et sans passé : un monde du temps mort (EM Arena, Amsterdam I, 2000). À l’instar des temps forts d’aujourd’hui qui ne sont plus que spectacles et artifices, l’instant quelconque est ici fabriqué, par juxtaposition de plusieurs prises de vue, discrètement débarrassées de toutes les irrégularités gênantes. Soit un monde digéré, lisse et sans fissure, d’une transparence parfaitement opaque, où l’individu n’est que rouage anonyme de la grande machine à produire et à consommer (dont certains décideurs sont, eux, identifiés, Conseil d’administration, 2001). Finalement, ce que rend visible l’œuvre de Gursky, c’est cette « équivalence générale qui ne revient à rien qu’à son équivalence même », dont parle Jean-Luc Nancy, jusque dans le succès commercial des tableaux du maître, qui atteignent des prix records : « le marché se consomme lui-même ».

Andreas Gursky

Schipel, 1994.

Centre Georges Pompidou, 1995.

Shangaï, 2000. 280 x 200 cm.

Tate Hosen, 2000.

Prada II, 1997. 166 x 316 cm.

Téléphérique Dolomites, 1987. 104 x 128 cm.

Sans titre X, 1999.

May Day III, 1998.

Salerno, 1999. 188 x 226 cm.

Glacier d’Aletsch, 1999.

Sans titre I, 1993. I86 x 224 cm.

Atlanta, 1996. 186 x 256 cm.

Autoroute Mettmenn, 1993.

Paris Montparnasse, 1993. 202 x 421 cm.

Le Rhin II, 1999.

Carrefour de Breitcheid, 1990.

Hongkong Shangaï Bank, 1994.

Bourse de Chicago II, 1999. 207 x 340 cm.

Sans titre II, 1993.

Brasilia, salle de séance plénière I, 1994. 186 x 259 cm.

Bundenstag, Bonn, 1997. 284 x 207 cm.

Sans titre VI, 1997.

Bourse de Tokyo, 1990.

Sans titre II, 1996. 186 x 222 cm.

Engadine, 1995. 186 x 291 cm.

Promeneurs du dimanche, aéroport de Düsseldorf, 1984.

Munich I, 1985.

Pêcheurs, Mülheim, 1989.

Vallée de la Rurh, 1989. 174 x 223 cm.

Klausenpass, 1984. 81 x 92 cm.

Klitschko, 1999. 207 x 261 cm.

Conseil d’administration, 2001. Diptyque. (200 x 300 cm) x 2.

Sans titre XII, 1999.

Avenue of Americas, New York, 2001. 200 x 350 cm.

Bibliothèque, 1999.

Siemens, Karlsruhe, 1991.

Piscine Ratingen, 1987. 107,5 x 131 cm.

Toys ’R’ Us, 1999.

EM Arena, Amsterdam I, 2000. 276, 2 x 206, 3 cm.

Supernova, 1999. 80 x 60 cm.

99 cent, 1999. 207 x 336 cm.

May Day IV, 1999. 207, 6 x 508 cm.

Sans titre I, 1997. 184, 8 x 374, 6 cm.

Madonna I, 2001. 275 x 200 cm.