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De l’engagement au confinement

PAndré Rouillé

L’horrible menace d’un virus meurtrier a littéralement figé la France dans la triste situation du confinement. Toutes les activités, en particulier celles de la culture, ont été brutalement suspendues : les musées et les galeries fermés, les festivals reportés ou annulés. S’agissant de la photographie, la grande manifestation nationale conçue par le réseau Diagonal sur le thème «L’Engagement» a heureusement pu se poursuivre jusqu’à son terme en février dernier. Mais très vite, dans les foyers confinés, la culture s’est réduite à sa version numérique strictement virtuelle, incorporelle, c’est-à-dire amputée de sa réalité sensible.

L’engagement

La notion d’Engagement visait à montrer comment toute photo — du document à la libre expression — est toujours une production indissociablement sensible, esthétique et sociale : une force qui agit sur les perceptions, les consciences et les opinions. Cette conception était déclinée dans 21 expositions présentées dans 18 lieux de création photographique répartis sur l’ensemble du pays (en partenariat avec le Centre national des arts plastiques).

L’exposition « Terra Nostra, le temps de l’anthropocène » au Quadrilatère de Beauvais montrait comment le futur de la Terre est désormais profondément marqué par l’homme qui crée de nouveaux paysages, intervient sur le climat, vide les océans, bouleverse l’écosystème, et fabrique même de nouveaux genres d’êtres vivants.
À La villa Pérochon de Niort, l’exposition «Le corps est la pesanteur» abordait le corps dans ses dimensions politiques et sociales, en tant que surface d’impression des inégalités.
L’exposition « Le ciel est par-dessus le toit » présentait au Centre photographique de Rouen les photos de prisons que Maxence Rifflet avait réalisées à partir d’une réflexion sur la représentation des lieux d’incarcération : comment cadrer sans enfermer ? comment photographier dans un espace de surveillance sans le redoubler ? Autant de questions politiques dont les réponses passaient par des choix esthétiques, par la forme des images.
Quant à l’exposition justement intitulée «Réinventer Calais» au Centre photographique d’Ile-de-France, elle visait à rectifier le regard forgé par des politiques récurrentes d’hostilité aux migrants et relayées par l’iconographie du pire de certains médias…

Simultanément, au Palais de Tokyo l’exposition «Notre monde brûle» (réalisée en collaboration avec le Mathaf: Arab Museum of Modern Art, situé au Qatar) lançait un véritable cri d’alerte face aux conflits du Moyen-Orient qui déchirent la région et aux catastrophes écologiques causées par de vastes incendies qui enflamment le monde.

Cette effervescence esthétique s’inscrivait, depuis l’automne dernier, dans un climat social troublé teinté de jaune… Mais à la veille du printemps ce climat est brusquement passé au noir : le noir de la pandémie et de ses milliers de victimes ; le noir de la culture à l’arrêt et de ses lieux fermés qui le resteront longtemps encore ; le noir de millions d’individus assignés à résidence, contraints de limiter drastiquement leurs sorties et de respecter des protocoles de distanciation pour tenter d’échapper au pire.

Le confinement

Cette situation aussi oppressante pour les individus que pénalisante pour l’activité de la nation a donné naissance à une multitude d’actions et de solidarités pour tenter de rompre avec l’inaction et l’isolement forcés, pour maintenir des contacts personnels et professionnels, mais aussi pour essayer de sauver des productions, des œuvres, des activités et des projets menacés. A cet effet, internet a amplement été mobilisé dans tous les secteurs d’activité, en particulier dans ceux de la culture.

Tel musée «actuellement fermé, propose une visite de son exposition à découvrir depuis chez vous ! Pendant une heure, déambulez de salle en salle, à la découverte des plus belles œuvres de l’artiste». Tel centre culturel a «choisi depuis le début du confinement de proposer des activités à la maison via ses réseaux sociaux (visites vidéo de l’expo, ateliers en famille, débats en ligne…)». Telle autre offre «une œuvre par jour, une exposition chez vous, des jeux pour enfants, des livres numériques gratuits». On offre, on divertit, on cultive, on tisse des liens ; on convertit l’immobilité réelle en mobilités virtuelles libres, ludiques et gratuites sur internet.

La perte de monde réel

Ces actions des lieux de culture en vue de consolider leurs liens avec leurs publics font entrer du divertissement, de l’action et des promesses d’après dans l’espace privé des foyers confinés. Mais cela en version numérique strictement virtuelle, incorporelle, c’est-à-dire détachée du monde réel où vivent, agissent, travaillent et se rencontrent les femmes et les hommes concrets : où ils se socialisent. Et où l’on peut rentrer en relation directe, par le corps et le regard, avec les œuvres et le monde. Ce que précisément interdisent le coronavirus et internet parce que l’un et l’autre, mais différemment, procèdent à une perte de monde réel.