ÉDITOS | EDITO

Le virus de la culture: la précarité

PAndré Rouillé

30 mai 2020 Le corona-virus a détruit dans le monde des milliers de vies, supprimé des millions d’emplois et désorganisé l’ensemble des activités humaines, en particulier la santé, l’économie et l’éducation. Quant à la culture, le corona-virus a fait ressurgir un autre type de virus, également redoutable : la précarité. Cette précarité qui frappe le plus durement celles et ceux qui sont les plus vulnérables : les auteurs-artistes des arts visuels (peintres, sculpteurs, dessinateurs, céramistes, graveurs, photographes) et ceux de la filière du livre, ainsi que les intermittents du spectacle. La plupart des auteurs-artistes sont indépendants, tributaires de commandes ou de ventes toujours aléatoires, et fragilisés encore par leur isolement faute de structures collectives de solidarité et d’action assez fortes pour défendre leurs intérêts.

La forte dégradation de leurs situations matérielles et financières a légitimement rendu les auteurs-artistes très attentifs à la vidéo-conférence du Président de la République intitulée : « Protéger les acteurs de la création culturelle en cette période difficile » (6 mai). Or, sur un mode éprouvé de communication paradoxale, au lieu de protection, le Président n’a fait qu’appeler les artistes à l’aide pour prendre en charge les enfants des écoles lors du déconfinement et durant l’été prochain. La seule proposition aura été celle de « lancer un grand programme de commande publique », mais sans autre précision qu’il sera destiné « en particulier aux jeunes créateurs de moins de 30 ans ».

Quant à leurs aînés, rien n’a été annoncé pour les « protéger », ils ont en revanche fait l’objet d’une tentative d’instrumentalisation : « On a besoin de vous à l’école […], si vous êtes prêts à donner aux arts une ou deux après-midi par semaine […] on va trouver les moyens de les comptabiliser, mais on a besoin de ce souffle et d’aider nos enfants ».

Précarisation, instrumentalisation et désinvolture : cette posture discursive, qui assimile les auteurs-artistes à des animateurs tout en négligeant leurs conditions d’existence, imprègne les conceptions et les actions des plus hautes autorités de l’État : celles qui, depuis un quart de siècle, procèdent à des diminutions continues des financements publics dans tous les secteurs de la culture. Pourtant, Le Monde (29 mai 2020) rapporte ces propos d’un familier du ministère : « Édouard Philippe considère que la culture est une machine à subventions ». Chacun appréciera au regard de sa propre situation la clairvoyance de cette considération du Premier Ministre…

Concrètement, un établissement public aussi prestigieux que l’Opéra de Paris est aujourd’hui contraint de s’autofinancer à hauteur de 60 % de son budget. Ce qui oblige la direction à concentrer son action sur la billetterie, c’est-à-dire à recourir au mécénat et, pour « faire du chiffre », à privilégier les grandes œuvres du répertoire, à engager des vedettes internationales, à accroître la rotation des spectacles, à contenir la masse salariale, etc., en somme, à adopter les méthodes des entreprises commerciales, à marchandiser la culture. Tout cela au détriment des missions de service public qui viseraient à attirer et éduquer les publics éloignés de la culture, à soutenir la diversité du répertoire en programmant des œuvres esthétiquement variées, à stimuler la création contemporaine, à favoriser l’innovation esthétique.

Le virus qui ronge la culture et précarise les artistes est celui de la privatisation néolibérale des services publics, celui de la marchandisation effrénée des œuvres, celui d’un monde devenu nombre, profit, rentabilité et concurrence : un monde borné et froid qui occulte le monde réel des choses, des perceptions, des sensations. Dans ce monde qui soumet l’art à la logique du marché de l’art, qui confond la valeur esthétique avec la valeur marchande des œuvres, les auteurs-artistes sont paradoxalement à la fois indispensables et des surnuméraires précarisés : les prolétaires de l’art.

Or, Henri Bergson a amplement montré, dans La Pensée et le mouvant, que les artistes ont la capacité rare « de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement » parce que « les nécessités de l’action tendent à limiter le champ de la vision », à « détourner [l’esprit] de ce qu’il a un intérêt matériel à ne pas voir ». Si la clairvoyance est une condition d’un agir pertinent, les artistes, qui sont aujourd’hui rejetés dans la précarité, nous sont plus que jamais nécessaires !

André Rouillé

— La vidéo conférence du Président de la République du 6 mai 2020 est accessible sur le site de l’Élysée.
— A propos de l’Opéra de Paris: interview du directeur Stéphane Lissner, le 5 mai 2020 sur France inter (L’invité de 8h20)
— Henri Bergson, La perception du changement, La Pensée et le Mouvant, GF Flammarion, p. 180-185.