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Ancient Persia

PEtienne Helmer
@12 Jan 2008

Sur les photographies en noir et blanc de la série Ancient Persia, de Lynn Davis, des temples, tombeaux et ponts se dressent dans des paysages lunaires. Ni nostalgiques ni désespérées, ces images montrent la solitude et le silence d’un monde où, de l’homme, seules demeurent quelques traces sans avenir.

Rien ne demeure de ce qui est. Mais de cette vérité, faut-il conclure à la vanité de l’existence et renoncer aux plus hautes entreprises? Cyrus, le fondateur de l’empire Perse, répond dans son épitaphe: «Ô homme, qui que tu sois et de quelque endroit que tu viennes — car je sais que tu viendras — je suis Cyrus, qui ai conquis aux Perses cet empire ; ne m’envie donc pas ce peu de terre qui couvre mon corps».
Notre seul et maigre recours est donc de reconnaître notre finitude. C’est cette sagesse amère et sublime que restitue Lynn Davis dans les vingt-six photographies de la série Ancient Persia exposées à la Galerie Karsten Greve.

Dans des paysages désertiques, les divers sujets architecturaux liés à la religion zoroastrienne et à l’islam expriment, de deux façons différentes, une volonté d’ordre et d’harmonie au cœur d’un monde qui n’en finit pas de se défaire. Ils témoignent surtout de ce geste précaire par lequel l’homme, confronté au cours implacable de l’univers et du temps, arrache pourtant quelque chose à la mort. Ni nostalgiques ni désespérées, ces photographies en noir et blanc, parfois virées sépia ou à l’or, montrent la solitude et le silence d’un monde où, de l’homme, seules demeurent quelques traces sans avenir.

La composition de ces images de grand format obéit à quelques principes récurrents, éternisant le mouvement même de disparition qu’ils exposent. Ils participent ainsi du même geste que ceux qui bâtirent ces monuments. Tout d’abord, les édifices proprement dit sont situés entre l’infinité du ciel épuré et l’indéfini de la rocaille sur le sol. Dans ces paysages lunaires d’où l’homme est presque toujours absent, temples, tombeaux et ponts se dressent, sans dépasser pourtant la terre qui les porte. Le ciel reste un horizon de transcendance inaccessible, et la différence est irréductible entre la destinée éphémère des œuvres humaines et l’éternité céleste. L’aspiration à pérenniser les formes obtenues par l’organisation de la terre est irrémédiablement vouée à l’échec. Seule est permise l’affirmation de cette élévation, entre deux infinis de silence et de néant.

Second principe: la permanence visible du matériau dans l’édifice auquel il participe. Lynn Davis établit en effet une continuité remarquable entre trois degrés d’élaboration de la matière dont naîtra l’édifice: la matière brute presque informe — sables, rocailles; les matériaux de construction qu’elle permet de façonner — essentiellement des briques; puis l’édifice construit à partir de ces briques. Ainsi chaque construction porte à même ses murs ce qui la voue aussi à sa future disparition. Nul dépassement n’est possible pour cette matière en une forme de rang supérieur qui transformerait ses propriétés: la continuité n’abolit pas la matérialité fragile mais la perpétue.

Enfin, la structure ternaire — terre, ciel, édifice — n’est pas figée: elle décrit, selon les photographies, un ou deux mouvements.
Dans le premier, le point de vue en contre-plongée invite l’œil à partir de la poussière ou de la roche, à en suivre le prolongement en une forme architecturale portant encore la trace de la matière brute, puis l’arrête net face au ciel infini. Le vide informe limite l’élan vers l’éternité.
Le second type de mouvement comporte deux directions: de la matière à la forme, de la forme à la matière, va-et-vient perpétuel entre création et destruction. La prise de vue de Bam est la plus expressive sur ce point: le regard est voué à osciller entre les ruines et les briques éparpillées du premier plan et la citadelle intacte et majestueuse se détachant sur fond de ciel au second plan. Les monuments liés à la religion zoroastrienne, simples et vierges d’ornements, disent la répétition infinie de ce geste bâtisseur. Avec l’islam, l’infini change de registre et inaugure la démultiplication des voies de l’intériorité: motifs floraux doublés de lettres, alvéoles et jeux de volumes qui font perdre pied, complexité des arabesques formant une constellation régulière indéfiniment centrifuge et centripète. Deux manières d’affirmer qu’il y a quelque chose plutôt que rien.

Ancient Persia montre que ce que l’homme édifie pour témoigner de lui-même n’est ni vain ni désespéré mais seulement sans lendemain. Entre l’indifférence des pierres et le silence du ciel, il n’y a que le geste qui demeure.

Lynn Davis
Funerary Tower, Ray, Iran, 2001. Tirage argentique viré à l’or. 101,6 x 101,6 cm.
Ice House, Iran, 2001. Tirage argentique viré sépia. 101,6 x 101,6 cm.
Tomb Of Cyrus The Great, Pasargadac, Iran, 2001. Tirage argentique viré à l’or. 91,4 x 91,4 cm.
Sans Titre, Iran, 2001. Tirage argentique viré à l’or. 71,1 x 71,1 cm.
Imam Mosque, Isfahan, Iran, 2001. Impression «Piezo». 101,6 x 101,6 cm.