ÉDITOS

Anatomie d’un échec

PAndré Rouillé

C’est donc Londres qui accueillera les jeux olympiques en 2012. La déception est à la mesure de l’arrogante conviction des Français que le dossier «Paris 2012» était le meilleur. Malheureusement, le Comité international olympique en a jugé différemment, et c’est nécessairement lui qui a raison puisque son pouvoir est discrétionnaire. La victoire de Londres a certes été remportée à l’arraché

C’est donc Londres qui accueillera les jeux olympiques en 2012. La déception est à la mesure de l’arrogante conviction des Français que le dossier «Paris 2012» était le meilleur. Malheureusement, le Comité international olympique en a jugé différemment, et c’est nécessairement lui qui a raison puisque son pouvoir est discrétionnaire.
La victoire de Londres a certes été remportée à l’arraché, à quatre voix près et après une intense campagne de lobbying, mais le résultat est là. L’échec est d’autant plus cinglant qu’il fait suite à de nombreux autre, qu’il s’inscrit dans une spirale déclinante dont la France ne sait manifestement pas s’extraire. Aussi, au-delà du sport, peut-on voir là un symptôme d’un état général de la France d’aujourd’hui, qui concerne aussi la culture et l’art.

Quelques semaines après sa croisade en faveur de la Constitution européenne violemment démentie par les urnes, la presse a récidivé avec les Jeux olympiques en martelant sans plus de nuances que le dossier français était le meilleur, en minimisant les rivaux de Paris, et en dénigrant Londres. Une nouvelle fois — il faudra se le rappeler —, la propagande a (globalement) prévalu sur l’information. La visite puis l’évaluation du CIO, ainsi que les événements organisés pour stimuler la ferveur populaire, ont été autant d’occasions de clamer la quasi-certitude de la victoire — sans vraiment voir dans les deux échecs précédents la moindre raison de douter.

Pourtant, les erreurs n’ont pas manqué dans le dossier français. D’abord à propos du lobbying. Comment pouvait-on l’emporter dans une telle compétition ? Par la qualité technique du dossier ou par les relations et les contacts ? En respectant scrupuleusement les «recommandations du CIO» ou en se plaçant systématiquement à la limite du hors-jeu ? Par une proposition irréprochable de sérieux ou par une «vision»?
«Paris avait l’infrastructure, les stades et les faveurs du comité, Londres avait la vision et du charme à revendre par paquets», a commenté Sean Ingle, éditorialiste du Guardian. «Sur la fin, le lobbying anglais a été plus que limite, mais c’est payant», reconnaît pour sa part Jean-Paul Huchon, le Président de la Région Ile-de-France.

Face à l’offensive de charme tous azimuts de Londres, l’équipe de Paris a joué à tort la «modestie» et l’«éthique». A tort parce que cela revenait à ignorer, ou négliger, la nature particulière du CIO qui fonctionne en fait comme un super-lobby, et qui, au-delà des apparences, ne connaît guère d’autres lois que celle du donnant-donnant.

En outre, le parti pris de la loyauté reposait sur une confusion entre sport et olympisme. La généreuse devise de Pierre de Coubertin selon laquelle «l’important est de participer» ne correspond plus à l’olympisme d’aujourd’hui, mais au sport. Alors que le sport obéit à la loi du «qui perd gagne», l’olympisme oscille, lui, entre spectacle et marché : il a besoin de gagnants et de perdants, sa loi est celle du «que le meilleur gagne» selon laquelle (presque) tous les coups sont permis.

On peut désapprouver cette situation, et je la désapprouve totalement. Mais en postulant, il faut savoir à quoi l’on s’engage. Jouer le jeu, ou s’abstenir, le système n’accepte pas d’alternatives.
Le respect de la règle a perdu contre sa transgression. Mais n’est pas transgressif qui veut, cela suppose un climat, une compréhension des enjeux et des limites, une énergie, une confiance en soi et dans le futur qui font depuis trop longtemps défaut à la France.

Ce manque de ressort, ce n’est pas dans son slogan que Paris l’aura trouvé.
On se souvient de ce slogan calamiteux de suffisance et de prétention qui avait été choisi pour la candidature aux Jeux de 2008 (attribués à Pékin) : «Paris n’a pas besoin des Jeux, les Jeux ont besoin de Paris». On peine à croire qu’un tel slogan, si cruellement révélateur d’un état d’esprit, ait pu échapper à la sagacité du Comité d’organisation d’alors.
Mais pourquoi, diable, ne s’être pas, cette fois-ci, radicalement séparé de ce slogan au lieu de seulement le décliner sous la forme : «Paris a besoin des Jeux, Paris aime les Jeux».
L’excellent logo en forme de cœur ne pouvait que partiellement compenser la mollesse de «Paris aime les Jeux». Quant à «Paris a besoin des Jeux», si elle inverse la proposition de la précédente candidature, elle sonne comme un appel à l’aide, à un soutien pour sortir la France de sa morosité et de ses difficultés. Cela n’est guère propice à soutenir une «vision».

D’autant qu’en matière de «vision», le film de Luc Besson a largement manqué sa cible — c’est d’autant plus regrettable qu’il a (scandaleusement) coûté la modique somme de 6 millions d’euros!
Alors que le clip anglais montrait une population londonienne bigarrée et colorée, les Français étaient en majorité blancs (comme passés au karcher !). Alors que les sportifs en activité étaient nombreux dans le clip britannique, ils étaient presque absents du côté français. Mais surtout : les Anglais ont tout misé sur la jeunesse, alors que Besson se fourvoyait dans une séquence montrant Catherine Deneuve, Johnny Haliday et Jean-Paul Belmondo au Fouquet’s ! Que pouvait la France d’avant hier face à l’Angleterre de demain ?

Faut-il ajouter que la France a donné, à Singapour, la priorité aux politiques alors que l’Angleterre a privilégié les sportifs. Selon Henri Sérandour, président du Comité national olympique et sportif français (Cnosf), «notre candidature semble avoir été vécue par certains comme un programme de politiques entourés de sportifs, alors que celle de Londres est apparue comme celle de sportifs entourés de politiques». La vedette anglaise devant le jury était tenue par Sebastian Coe, alors que les sportifs français Douillet, Parker, Blanc, Flessel, présents à Singapour, n’ont pas eu droit à la parole.

And so on…

André Rouillé.

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Justin Lieberman, Anna (Let Me In, Let Me Out), 2005. Acrylique sur toile. 213 x 274 cm. Courtesy Galerie Sutton Lane, Londres, et Galerie Ghislaine Hussenot, Paris.