ART | CRITIQUE

An Eloquant Woman

PNicolas Villodre
@10 Mai 2009

«An Eloquent Woman» évoque la révolutionnaire Emma Goldman à travers le prisme historique de Candace Folk, qui a étudié et classé les archives personnelles de la grande figure du féminisme, du pacifisme et du mouvement libertaire, mais aussi, bien entendu, à travers celui, artistique, d’Andrea Bowers.

«Si je ne peux danser, je ne peux prendre part à votre révolution» est sans doute la phrase ou le slogan le plus célèbre d’Emma Goldman, qui indique bien l’extrême exigence du personnage.
Selon Fermin Rocker, Emma Goldman, juive d’origine russo-liutanienne émigrée très tôt aux États-Unis, était une «prima donna» de l’anarchisme: pionnière dans la défense des droits des travailleurs, des femmes et des prisonniers, elle prônait l’amour libre, l’insoumission et l’expropriation. Très proche de l’anarchiste Alexandre Berkman, elle fit de la prison pour avoir soutenu le mouvement des chômeurs, puis, en 1901, pour avoir été soupçonnée de préparer un attentat visant le président McKinley, en 1916, pour son prosélytisme en faveur de la contraception, enfin, en 1917, pour avoir milité contre la conscription.
Celle que J.-Edgar Hoover considérait comme «l’une des femmes les plus dangereuses d’Amérique» fut expulsée en Russie où elle fut déçue par la tournure que prit très vite la Révolution des Soviets. Elle se rendit en Espagne pour soutenir le Front républicain.

Andrea Bowers fait une utilisation plastique de la correspondance d’Emma Goldman, plus particulièrement, semble-t-il, de ses lettres d’amour écrites de 1908 à 1917 à son amant Ben Reitman. L’espace de la rue Louise Weiss (autre figure du féminisme et du mouvement des suffragettes en France, contemporaine de Goldman mais entrée en politique un peu plus tard, dans les années 30) est occupé par des reproductions de ces lettres. Ou plutôt d’extraits de cette correspondance privée.

On peut oublier le contenu des lettres — d’autant qu’aucune traduction française n’est livrée au visiteur — mais on ne peut qu’être sensible à la finesse du traitement de chaque passage choisi par l’artiste dans la masse des documents traités par Candace Folk à l’université de Berkeley.
Chaque passage est finement reproduit, en fac-simile, ou, plus exactement, en simili fac-simile, façon estampe, au moyen d’un dessin précis, d’un coup de crayon hyperréaliste, respectant son fétiche, la trace du pli de la lettre, l’usure de celle-ci, l’écriture régulière, standard, d’autrefois, des emportements, griffures de plume, décharges d’encre qui rendent parfois illisible le signifié. En tout, donc, huit tableautins.
Un autre dessin reproduit un cliché d’Emma Goldman haranguant la foule (discours sur le droit des femmes à l’avortement qui lui vaudra, paraît-il, un de ses séjours en prison), debout sur un camion à Manhattan.

Une vidéo, en v.o., en DVD, réalisée par l’artiste, donne plus d’informations sur le personnage, tout au moins à un auditoire anglophone. Outre le cimetière de Chicago où se trouve la tombe d’Emma Goldman qui est filmé en super huit, sont cités ses textes, reproduites des lettres à différentes en-têtes: «Mother Earth», 13e rue puis 55e rue, une photo de l’héroïne. La voix-off est celle de l’historienne Candace Folk.

Dans la galerie de la rue Duchefdelaville, Andrea Bowers a accroché plusieurs séries d’affiches soixante-huitardes, comme celles qui étaient imprimées à Paris par les étudiants de l’École des beaux-arts, dans un style plus «pop», plus psychédélique, avec des passages en couleur et des variantes à partir d’un même slogan.

Les phrases sont pour la plupart d’Emma Goldman. Certaines sont en français : «Il y a une vie après le travail», «Quand on n’a plus de pain, on mange de la brioche», «Descendons dans la rue avant qu’on nous y jette», «Et là ? Et là ? Tu m’vois ?». Certains pochoirs font penser à ceux, naïfs, de Miss-Tic.

Pour une fois, les bons sentiments affichés par l’artiste ne sont pas du tout gênants: on ne ressort pas des deux espaces de la galerie Praz-Delavallade avec l’impression d’avoir été victime de chantage moral. Cela, il faut le préciser, grâce au traitement plastique, graphique, artistique de Andrea Bowers.

Andrea Bowers
— An Eloquent Woman, 2009. Video. 19 mn 2 sec.
Emma Goldman Speaking on Birth Control at Rally in Union Square, NY, 1916, 2009. Graphite on paper. 64,5 x 84,2 cm
Baltimore Critic, October 25, 1890, 2009. Graphite on paper. 45 x 30,5 cm
Excerpts From Emma Goldman’s Love Letters, 2009. Graphite on paper. 39 x 31,5 cm (chaque)
— I’m tired, tired to death»
Workers Rights Posters, 2009. Spray paint on paper. 61 x 46,2 cm
“I left my soul with him”
“I hold you close to me darling. Your Mommy loves you passionately”
“The realization of my wildest hope as to what I might do in propaganda”
“But is not my entire love for you foolish”
“Are not all great things merely in the ideal”
“Meanwhile she will read, work, dream”
“Sorrows, struggle, pain and despair”
 — Political Slogans and Flower Magick: Kiss my Feminist Ass!, 2006. Paper, wire, gouache and found political button. 155 x 650 cm
— Bread and Brioche, 2009. Table, flowers, vase
— 1 drawing, graphite on paper, 31,2 x 23,2 cm
— 2 Workers Rights Posters, spray paint on paper, 61 x 46,2 cm (chaque)