ART | CRITIQUE

American Idol

Vernissage le 21 Oct 2010
PAugustin Besnier
@10 Nov 2010

Liza Lou poursuit sa «perlisation» du monde à la galerie Thaddaeus Ropac. Loin de systématiser le processus, elle présente des œuvres qui dénotent une relative autonomie du matériau, et une série de dessins qui mène la perle au seuil de l’abstraction.

Liza Lou fait partie de ces artistes pour qui création rime avec labeur. L’œuvre qui la fit connaître en 1995 donna la mesure du processus qui allait régir son travail: une reconstitution d’un intérieur de cuisine — son carrelage, ses rideaux, ses appareils et objets divers — entièrement recouvert de fines perles de verre, suivant les motifs et les couleurs de chaque centimètre carré. Vingt millions de perles et cinq années de travail furent nécessaires pour revêtir de ce manteau bariolé, à la fois protecteur et enjoliveur, les 16 m2 de tâches ménagères. Dans la même lignée, Backyard (1999) succéda à Kitchen: 49 m2 de jardin — ses fleurs, son barbecue, sa table de pique-nique et sa tondeuse à gazon — émaillés de trente millions de perles.

Les œuvres de Liza Lou ne se réduisent pas à cette prouesse technique: de même qu’un Seurat ou un Signac s’apprécient pour leur luminosité avant de fasciner par les myriades de points qui les composent, c’est d’abord l’effet lustré, chatoyant, du quotidien qui saisit ici le spectateur, avant que celui-ci ne s’approche et ne découvre l’incroyable minutie de l’ouvrage.

Que Liza Lou ait commencé par ces sujets permet de mieux comprendre l’évolution de son travail. Si l’artiste se tourna peu à peu vers des sujets plus graves — une cellule de prison (Cell, 2006), une cage surmontée de fils barbelés (Security Fence, 2007) —, ce fut moins pour charger son matériau d’un sens politique que pour appliquer sa vertu esthétisante — anesthésiante ? — aux environnements carcéraux. Ainsi, Chain (2010), que l’on découvre dans la première salle de la galerie, ne dénonce ni la beauté ni l’usage de la chaîne, mais neutralise sa violence suggestive par un maillage de perles assemblées avec un soin de petite fille. Sous l’éclairage, l’objet renvoie une lumière moirée, plus douce que l’éclat du métal, et paraît étrangement assoupli.

American présidents
(1995-2000), qui occupe tout le fond de la salle principale, marque un début d’autonomie du matériau. Les portraits des quarante et un présidents des États-Unis (jusqu’à Bill Clinton), composés de perles noires, blanches et translucides et de perles dorées pour les cadres, s’alignent sur quatre rangées. L’effet de la perle y est double. Si elle fait étinceler ceux qui font «miroiter» le rêve américain, elle renforce aussi l’aspect factice du portrait officiel: comme par à-plats, les perles contrastent les nuances, caricaturent les traits et ternissent les expressions. Les reflets de la lumière y deviennent luisances cireuses, les dissymétries faciales disgrâces: là où la perle fait briller, elle trahit aussi.

L’œuvre pourrait s’en tenir là. Mais cette galerie des rois s’achève par un portrait vide posé à terre — celui de George W. Bush, dénué de visage et évincé de la série —, et se complète par un grand lustre doré et par une console dont le tiroir ouvert laisse voir un gros cigare.

Ces derniers éléments témoignent d’une évidente politisation du propos. Mais alors qu’elle repose ici sur l’introduction d’objets emblématiques, elle s’opère plus subtilement dans le portrait vide: là, l’artiste n’y laisse pas vacante la place du futur président, elle la remplit de perles blanches, comme pour censurer la présence illégitime, ou du moins incertaine, de ce dernier.

Cette intervention du matériau se retrouve dans les deux œuvres qui encadrent la série de portraits: la première, American Idol (Gold), est composée d’un drapeau américain et d’un cadre vide, tous deux recouverts de perles dorées; la seconde, American Idol (Gun metal), est composée du même drapeau, recouvert cette fois de perles noires assorties à un portrait de Barack Obama. De l’une à l’autre, les perles se font le signe d’un changement de couleur d’une Amérique réduite à son image, et s’affranchissent peu à peu du motif dupliqué.

Cet affranchissement s’accomplit enfin dans Stack (2010), un empilement de ce qui pourrait être des billets de banque emmaillotés de perles dorées, qui ne donnent cependant aucun indice de ce qu’elles figurent. La fonction du matériau finit par l’emporter sur l’existence de l’objet, et sa brillance sur la valeur de celui-ci.

Ce n’est pas un hasard si Liza Lou réalise en parallèle des dessins méticuleux (exposés à l’étage), composés de milliers de ronds minuscules s’accumulant abstraitement, entre topographies brutes et chronomes opalkiens. En dehors de quelques ébauches de portraits, l’aspect incroyablement modelé de ces «agrégats cellulaires» se suffit à lui-même, et ouvre sur un potentiel nouveau où l’effet se détache du réel à embellir.

Alors que l’on aurait pu craindre une systématisation de la «perlisation» du monde par Liza Lou, ces dernières productions proposent un prolongement graphique de son travail, menant l’esthétisation au seuil de l’abstraction. Les œuvres présentées dans cette exposition ne sont sans doute pas les plus spectaculaires de l’artiste, mais elles dénotent une évolution intéressante du matériau vers son autonomie et vers son avatar abstrait.

— Liza Lou, American Presidents (detail), 1995-2000. Série de portraits en perles
— Liza Lou, Stack (461), 2010, Glass beads, cotton. 76 x 66 x 15 cm (30 x 2 x 6 in)
— Liza Lou, American Idol, 2007
— Liza Lou, Untitled, 2008. Handmade lithograph on paper. Dyptich, each 42 x 29 cm
— Liza Lou, Chain, 2010. Glass beads and cotton. 200 meters long, installed. 50 x ∅ 90 cm (20 x ∅ 35 in)
— Liza Lou, American Presidents 1-43, 1995-2000. Installation of 43 portaits, table with cigar, chandelier, glass beads on wood