ART | CRITIQUE

Always forever now

Vernissage le 20 Oct 2011
PEmmanuel Posnic
@06 Jan 2012

Qui d'autre qu'un Américain pouvait mieux disséquer à coeur ouvert l'Amérique? Aaron Young s'y essaye une nouvelle fois dans «Always forever now» à la galerie Almine Rech.

Ce Newyorkais de 40 ans, né à San Francisco, affranchi des lignes retenant l’art contemporain en dehors du show-business, travaille depuis quelques années à retailler le visage de cette complexe Amérique. Ses installations, vidéos et peintures associés à son image dans les médias et la mode sculptent son personnage de poète ombrageux animé par le feu de la transgression. Au résultat, une œuvre véritablement rugueuse et sensuelle, une face glamour, une autre plus radicale comme peu d’artistes aujourd’hui peuvent s’en prévaloir.

L’Amérique donc, et ses mirages. Sous couvert de l’élégant chaos qu’il nous promet dans la plupart de ses pièces, Aaron Young s’interroge sur la décadence à tous les étages qui frappent la société américaine. Autorité en berne, autarcisme politique, violence exacerbée, liberté individuelle fagocitée sur fond de crise économique aigue: sans faire œuvre politique, Aaron Young saisit les zones de turbulence en quelques intuitions et images subreptices.

«Always forever now» découpe en quatre sections cette Amérique en plein doute. A gros traits, disons-le tout de suite.

La première, une série de tableaux reprenant la célèbre bannière étoilée, suggère une certaine forme de solennité. Le drapeau est plié en triangle, symbole ultime de la révérence patriotique suspendu dans l’imaginaire collectif (peut-être même universel) aux cérémonies funéraires lors du retour des soldats défunts. Plus loin, le drapeau se retrouve plissé sous des pansements ou floqués sur des sous-vêtements féminins.
Bref, l’Amérique dans son jus. D’un côté, la mort au bout du tunnel de l’acte héroïque. De l’autre, la légèreté versatile: le pansement pour cacher, le bikini pour exhiber.
Cet Oncle Sam au bord de la crise de nerfs pourrait être le visage d’un nouveau «Flag painting», portrait ultime d’une époque tel que Jasper Johns avait su la traduire en 1954 dans sa série des Flags. Il paraît évident que Aaron Young s’inscrit dans cette filiation, sentant là aussi à l’intuition que l’époque cherche à cristalliser son identité, quand bien même lorsque celle-ci s’assimile à de la crispation.

La deuxième section reprend la série des Motos Paintings montrée lors de sa précédente exposition personnelle.
On observe, sur de grands panneaux métalliques, les entrelacs de gommes colorées laissés par le passage des pneus d’une moto lors de performances artistiques sauvages. Les courbes dessinent des lianes difficiles à déchiffrer, seuls ressortent une espèce d’énergie vibrante, un geste iconoclaste dont le résultat surprend par sa finesse et l’improbable conciliation des couleurs.

Avec les Motos paintings, Aaron Young reformule à la sauce biker les happenings de l’Expressionnisme abstrait. Une manière très personnelle (très américaine finalement) d’associer high et low culture.
Dans ses dernières réalisations, celles qu’il montre chez Almine Rech, il fait réaliser les mêmes performances sur des panneaux cette fois-ci recouverts d’une représentation laconique de paysages typiquement californiens: soleils de crépuscule coupé par la sihouette longiligne des palmiers.

Troisième section, une salle dédiée aux sculptures. On y voit de jeunes adoslecents en sweat-capuche et pantalon large, transistor dans les mains et consoles de jeu. Adossés contre les murs ou campés au sol dans des attitudes un rien nonchalantes, ces ombres dont on ne distingue pas le visage projettent sur l’Amérique leur désinvolture, et leur inquiétant anonymat. Elles renvoient aussi à la face de l’autorité l’image d’une génération muette, incomprise ou pire, mise à l’écart.

Quatrième section, la vidéo. Retour au rez-de-chaussée, deux écrans vidéos diffusent une scène étrange: une image qui roule frénétiquement dans l’herbe. A la vérité, cette caméra chahutée reçoit les coups de pied de l’artiste qui, de shoote en shoote, produit une forme hallucinante de travelling et réduit à néant les codes de bienséance de l’image animée.

Cette dernière pièce est peut-être la plus significative. Elle préserve l’essence radicale propre à l’oeuvre de Aaron Young sans chercher à se frotter à l’étau de la réalité. Ce que les autres installations n’évitent pas: trop attachées à décrire un climat, à piocher dans le délitement américain ou à signifier le statut de l’oeuvre dans ce combat pour le symbole, elles deviennent des icônes faciles, des raccourcis aux commentaires un peu bavards mais à la portée un peu courte.