ART | CRITIQUE

Alors, la Chine?

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Un condensé significatif des marques de fabrique de cet art chinois dit expérimental. Exposition pluridisciplinaire, panorama d’ensemble sur la création contemporaine.

L’accueil est sanglant. Un jeu vidéo grandeur nature invite le spectateur à viser, pour tuer. La victime, qui, une fois touchée, explose, et retombe au sol en morceaux sanguinolents, est à l’effigie de l’artiste (Feng Mengbo). Aussitôt, des répliques, armées jusqu’aux dents, surgissent de nulle part, dans une sorte d’arène, où la seule règle est de tuer, pour ne pas l’être soi même.
Passé une Arche du bonheur (Xu Tan), lumineuse et virginale, constituée d’un empilement de boîtes de fast-food, en polystyrène blanc, un écran double-face diffuse des opéras chinois de l’époque de la Révolution culturelle (seule production cinématographique alors autorisée), et, au verso, des films de guerre, tout à la gloire des combattants communistes (Wong Jianwai). Productions, archives visuelles de tout un peuple, qui étaient déjà tout empreintes de mélange de tradition chinoise, et de formes occidentales (danse classique et cinéma soviétique), au service alors de la plus pure propagande maoïste.
Ces œuvres (et d’autres), présentées dans le sas d’entrée de l’exposition, offrent un condensé significatif des marques de fabrique de cet art chinois dit expérimental. Si les supports, et les genres, d’importation récente (l’installation ou la vidéo) ou plus ancienne (la peinture à l’huile), sont familiers au spectateur occidental, les formes et les contenus donnent lieu à des hybridations subtiles, propice à la subversion, notamment à l’égard des arts académiques, ou à des métaphores parfois cruelles, qui dénoncent le déferlement des valeurs consuméristes et libérales, sur une société sclérosée et rongée par la corruption.

La Galerie Sud du Centre a été totalement décloisonnée. Autour d’une vaste maquette carrée, et close, de Pékin — sujette à quelques distorsions subversives, qui font la part belle à une ville historique en voie de disparition (Lu Hao) — les œuvres nichent dans des cellules aux immatérielles parois invisibles. Une belle métaphore de la ville, vibrante d’images et de sons.

L’exposition se veut d’ailleurs pluridisciplinaire, pour donner au spectateur un panorama d’ensemble sur la création contemporaine. Des vidéos et des diaporamas présentent de récentes, et modernistes, réalisations architecturales, et le formidable développement urbain de ces dernières décennies. Deux montages, conçus par Jean-Michel Frodon, proposent des extraits de films du nouveau cinéma continental.
Des objets, et des photographies, provenant de la collection de François Dautresme, donnent un aperçu de l’environnement visuel populaire de la Chine rurale et maoïste.
Ailleurs, trois postes d’écoute proposent des extraits d’œuvres musicales contemporaines.

Enfin, les arts plastiques (selon la dénomination occidentale) occupent la majeure partie de ce vaste espace. On sait qu’après la répression de 1989, nombre d’artistes expérimentaux, c’est-à-dire plus ou moins en marge de la sphère officielle, ont émigré vers l’occident. Ceux qui sont ici exposés, s’ils vivent en Chine, n’en sont pas moins en phase avec les attentes occidentales, et certains ont déjà été vus dans des manifestations aussi prestigieuses que les biennales de Venise (Zhang Peili et Fang Lijun, dès 1999), ou de Saõ Paulo, en 2001.

La couleur d’ensemble est à l’ennui, au dégoût, ou à la frustration, pimentés d’une bonne dose d’humour, et d’ironie. Un décollage (vers quoi?) est sans cesse différé, à l’instar d’un avion qui file à jamais sur une piste rectiligne et infinie (Cui Xiuwen), un trajet de métro sans destination apparente se dilate démesurément (Zhu Jia), l’acte de manger est réduit à une mécanique organique, vide de tout plaisir (Zhang Peili), les bonsaïs comestibles de Song Dong sont déjà à l’état de déchets. Liu Wiaoding, subvertissant la facture léchée du réalisme socialiste, peint à l’huile, avec la même application, des scènes d’une banalité affligeante: accident de la route, ou morne paysage jonché de détritus. Weng Peijun, surenchérissant sur le mimétisme de ce réalisme conventionnel, photographie un monde net et saturé, mais presque invisible, que seule une écolière, à cheval sur le mur qui obture le paysage, peut contempler.
Contre cette morosité ambiante, Zhou Tiehai et Zhao Lin préconisent un art fortifiant, soit un retour aux paysages traditionnels, au trait et au lavis, qui se déroulent lentement sur un dispositif de fonds de studio photographique: proposition pour une auto-représentation, exotique ou nostalgique.
La consommation comme nouvelle utopie d’épanouissement individuel est brocardée dans des installations d’objets moulés en caramel, pour Une vie sucrée, qui fond lamentablement (Shi Jinsong), ou en porcelaine blanche et sans âme, objets Quotidien(s), fragile(s), cassables et jetables (Liu Jianha).
Une série de neuf photographies, saturées de composants informatiques au rebut, évoque le travail de recyclage manuel, à quoi sont réduits des villages entiers. Labeur de fourmis, et de survie, que semble matérialisé un long ruban de soie finement quadrillé, et peint: résultat d’une année de travail quotidien de Lu Qing.
Ces greffes (le gaspillage capitaliste sur l’effort de survie collective) pourraient virer au cauchemar. A l’instar de ces lapins blancs hybrides, qui, perchés sur des arbres morts, lissent les plumes de leurs ailes (Xiao Yu), et de ces moutons jaunes, ou chevaux bleus, dilatés comme des baudruches prêtes à exploser. Maître du réalisme cynique, Fang Lijun dépeint, sur de grands rouleaux de papier de riz, un monde sans perspective : la masse (là où se noie toute individualité) y est figée d’effroi, alors que l’individu isolé est au bord de la noyade.

Mais l’approche la plus directe, et peut-être la plus sensible, de ce continent mystérieux que reste la Chine, est sans doute cinématographique, ou vidéographique. Des protocoles élémentaires, et lents, qui prennent à rebours la consommation effrénée d’images (photo, vidéo, DVD, VCD, etc.), mais aussi la tradition non mimétique de la représentation, creusent au scalpel des brèches profondes, d’où jaillissent réel et sens. On retiendra notamment le documentaire de Ning Yin qui filme, et interroge, les travailleurs d’un Sichuan surpeuplé, qui partent louer leurs bras dans les plantations de coton du Xinjiang. Dans une incroyable promiscuité, donnant des entremêlements de corps quasi caravagesques, et au son d’un indicatif beethovenien surréaliste, on y parle (du manque) d’argent, (d’absence) de rêves, et de bonheur (inimaginable), avec une pudeur qui en dit long sur les frustrations subies.
La caméra de Jia Zhangke attrape, et retient, quelques individus, dans des lieux publics de transit (gares, arrêts de bus). L’attente, et le cadre, leur confèrent bientôt une puissante substance de personnage de cinéma, capable d’ouvrir l’épaisseur du réel bien au-delà de la fragilité des apparences. Un pouvoir d’incision propre à ce cinéma (on pense notamment à Platform, du même Jia Zangke, ou à L’Orphelin d’Anyang, de Wang Chao) qui est peut-être l’expression la plus accomplie de cette relégitimation de l’art lettré, qu’évoque Frédéric Le Gouriérec, dans le catalogue. Un art qui serait « un exercice de jugement, engagé dans un jeu sur les règles morales implicites de la production de l’image ; la combinaison des choix dont résulte l’œuvre constitue un cas critique soumis à l’appréciation de l’amateur, qui en savoure les libertés comme les retenues, dans leurs contrastes ou leurs échos, d’où naissent des plaisirs nuancés de la provocation de l’absurde, de l’ironie et de l’humour. »

Artiste(s)
Yang Lei

Né en 1965, à Longfong, Hebei. Vit et travaille à Pékin.
Chang Yung Ho
Né en 1956, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Feng Mengbo
Né en 1966, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Xu Tan
Né en 1957, à Wuhan, Hebei. Vit et travaille à Shanghai.
Wang Jianwei
Né en 1958, à Suining, Sichuan. Vit et travaille à Pékin.
Chen Lingyang
Né en 1975, à Zhejiang. Vit et travaille à Pékin.
Wang Guangyi
Né en 1956, à Habin. Vit et travaille à Pékin.
Lu Hao
Né en 1969, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Liu Jianhua
Né en 1962, à Ji’an, Jiangxi. Vit et travaille à Kumming, Yunnan, et Jingdezlen, Jiangxi.
Zang Peili
Né en 1957, province de Hangzhou, Zejiong. Vit et travaille à Hangzhou.
Song Dong
Né en 1966, à Pékin, vit et travaille à Pékin.
Shi Jinsong
Né en 1969, à Dongyong (Hubei), vit et travaille à Wuhan, Hubei.
Xing Danwen
Né en 1967, à Xi’an, Shanxi. Vit et travaille à Pékin.
Cui Xiuwen
Né en 1968, à Herbin ,Heilongjiang. Vit et travaille à Pékin.
He Jaialin
Né en 1961, à Hangzhou, Zhejiang. Vit et travaille à Hangzhou, Zhejiang.
Zhu Jia
Né en 1963, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Yang Zhenzhong
Né en 1968, dans le Zhejiang. Vit et travaille à Shanghai.
Shi Hui
Né en 1955, à Shanghai. Vit et travaille à Hangzhou, Zhejiang.
Zhou Tiehai
Né en 1966, à Shanghai. Vit et travaille à Shanghai.
Zhao Lin
Né en 1968, à Shanghai. Vit et travaille à Shanghai.
Ju Anqi
Né en 1975, dans le Xingjiang. Vit et travaille à Pékin.
Geng Jianyi
Né en 1965, à Zhengzhou, Henan. Vit et travaille à Hangzhou, Zhejiang.
Yang Fudong
Né en 1975, à Pékin. Vit et travaille à Shanghai.
Ning Ying
Née en 1959, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Liu Xiaodong
Né en 1963, à Heilongjiang. Vit et travaille à Pékin.
Weng Peijun
Né en 1961, sur l’Île de Hainan. Vit et travaille à Haikan (Hainan).
Li Yongbin
Né en 1963, à Pékin. Vit et travaille à Pékin.
Lu Qing
Née en 1964, à Sheng Yang. Vit et travaille à Pékin.
Bai Yiluo
Né en 1968, à Luoyang, Henan. Vit et travaille à Pékin.
Kan Xuan
Né en 1972, à Xuandeng. Vit et travaille à Pékin.
Yang Maoyuan
Né en 1966, à Dalien, Liaoning. Vit et travaille à Pékin.
Xiao Yu
Né en 1965, en Mongolie intérieure. Vit et travaille à Pékin.
Zhou Chunya
Né en 1955, à Changqing, Sichuan. Vit et travaille à Changdu (Sichuan).
Yang Zhenzhong
Né en 1968, à Zheijong. Vit et travaille à Shanghai.
Fang Lijun
Né en 1963, à Haudan, Hebei. Vit et travaille à Pékin.
Jia Zhangke
Né en 1970, à Fenyang, Shanxi. Vit et travaille à Pékin.
Zhuan Hui
Né en 1963, à Yumen, Gansu. Vit et travaille à Pékin.

Yang Lei:
Série projet Pompidou, 2003. Acrylique sur toile, 3 panneaux. 300 x 167 cm chacun.
Série projet Pompidou, 2002-2003. Acrylique sur toile, 12 panneaux. 120 x 160 cm chacun.
Chang Yung Ho:
Paravents, 2003. Installation. Métal, papier de riz, bambou.

Feng Mengbo:
Ah-Q, 2003. Installation. Jeu vidéo, tapis de commande.

Xu Tan:
Construire l’arche du bonheur, 2003. Boîtes en polystyrène, installation éphémère.

Wang Jianwei:
Cérémonie, mes archives visuelles, 2002. Deux vidéos. 10 min chacune.

Chen Lingyang:
25h00 – n°2, 2002. Photo numérique montée sur caisson lumineux. 96 x 296 cm.

Wang Guangyi:
Les visages de la ferveur A, 2002. Huile sur toile, 200 x 200 cm.
Les visages de la ferveur B, 2002. Huile sur toile, 200 x 200 cm.

Lu Hao:
Pékin vous souhaite la bienvenue, 2000-2002. Maquette, techniques mixtes. 640 x 770 cm.

Liu Jianhua:
Quotidien, fragile, 2003. Objets de porcelaine blanche. Dimensions variables.

Zang Peili:
Manger, 1997-2003. Trois moniteurs. Vidéo. 27 min.

Song Dong:
Bonsaïs mangeables, 2002. Installation. Matériaux mixtes (légumes verts, poissons, viande, fruits, biscuits).

Shi Jinsong:
Une vie sucrée, 2003. Sculptures au caramel.

Xing Danwen:
série disconnexion, 2002. 9 photographies couleurs. 148 x 120 cm, chacun.

Cui Xiuwen:
Métro n°2, 2000. Vidéo. 180 min.

He Jaialin:
Nuages légers sur les montagnes lointaines, 2003. Encre sur papier. 120 x 220 cm.

Zhu Jia:
Décollage, 2003. Vidéo. 4 min.

Yang Zhenzhong:
Je vais mourir, 2003. Vidéo. 24 min 35 s.

Shi Hui:
Montagne artificielle — réflexion visuelle, 2003. Sculpture en papier mâché. 400 x 400 x 300 cm.

Zhou Tienai et Zhao Lin:
Fortifiant — peinture chinoise, 2003. Acrylique sur toile (5 peintures enroulées). 305 x 260 cm, chacun.

Ju Anqi:
There’s a Strong Win in Beijing, 2000. Film. 47 min.

Geng Jianyi:
Série des « Livres », 1997-2001. 31 livres, taille variable, environ 2 x 20 x 27 cm, chacun.

Yang Fudong:
Backyard — Hey, Sun is rising, 2001. Vidéo. 13 min.

Ning Ying:
Les Chemins de fer de l’espoir, 2001. Vidéo. 52 min.

Liu Xiaodong:
L’Accident, 2002. Huile sur toile. 200 x 200 cm.
Le Canal pollué, 2002. Huile sur toile. 200 x 200 cm.
Badauds, 2000. Huile sur toile. 200 x 200 cm.
La Valeur n’attend pas le nombre des années, 2000. Huile sur toile. 200 x 200 cm.

Weng Peijun:
Sur le mur. Shenzen n°1, 2002. Photographie couleur. 125 x 166 cm.
Sur le mur. Haikan n°6, 2002. Photographie couleur. 125 x 151 cm.

Li Yongbin:
Visage, 2003. Acrylique sur toile.
Visage n°4, 1998. Vidéo. 62 min.

Lu Qing:
Sans titre, 2002-2003. Installation. Peinture sur soie. 3200 x 80 cm.

Bai Yiluo:
Mouches, 2002. Photogramme. 100 x 300 cm. Kan Xuan, Les Œufs, 1999. Vidéo. 4 min 20 s.

Yang Maoyuan:
Cheval, 2002. Sculpture. Technique mixte (peau de cheval tannée et teintée, latex). 230 à 250 cm de diamètre.
Mouton, 2003. Sculpture. Technique mixte (peau de mouton tannée et teintée, latex). 200 cm de diamètre.

Xiao Yu:
Wu, 2000. Installation. Technique mixte (lapins et canards naturalisés).

Zhou Chunya:
Jeune chienne, 2002. Huile sur toile. 220 x 230 cm.

Yang Zhenzhong:
922 grains de riz, 2000. Vidéo. 8 min.

Fang Lijun:
Sans titre 1, 2003. gravure sur bois. 400 x 854 cm.
Sans titre 2, 2003. gravure sur bois. 400 x 854 cm.

Jia Zhangke:
in Public, 2001. Film. 33 min.

Zhuan Hui:
Dix ans, 1993-2003. 60 photographies. Environ 70 x 50 cm, chaque.