ART | CRITIQUE

All the world’s a stage

PBettie Nin
@15 Juil 2013

Jeanne Susplugas construit avec constance et cohérence son œuvre à partir de nos mauvaises habitudes, tocs, manies et addictions physiques ou idéologiques. Elle se saisit des problèmes psychologiques pour mieux cerner les travers d'une société malade en leur donnant, par les formes de l’art, la force d’une évidence.

L’exposition «All the World’s a Stage» de Jeanne Susplugas, qui occupe l’ensemble du centre d’art Le Lait à Albi, s’aborde comme un pur pays des merveilles pour adultes en quête de paradis artificiels… Les étiquettes de médicaments livrent des messages, les anti-dépresseurs sont agrandis démesurément, les maisons ressemblent à des boites où se lover, et les personnages évoquent de gentils détraqués en proie à leurs obsessions…

Issue d’une famille de chercheurs-laborantins, Jeanne Susplugas a grandi dans la pharmacopée qui a profondément marqué son travail orienté depuis quinze ans presqu’exclusivement sur les addictions. Son approche de l’enfermement psychologique est rarement dramatique, car toujours légère et décalée. Les thèmes des dépendances, des comportements compulsifs et des dogmes avilissants servent, en filigrane, à évoquer la recherche obsédante du bonheur qui, paradoxalement, passe trop souvent par un asservissement à des substituts chimiques ou idéologiques. Quant à l’esthétique des œuvres, souvent séduisante, elle peut aussi être extrêmement brute, comme les rapports d’attraction-destruction propres aux drogues…

Dès l’entrée, l’œuvre Light House III dégage un intense halo blanc qui suscite une idée de bonheur. Mais on réalise très vite que cette grande ruche lumineuse de taille humaine, qui pourrait évoquer un appareil de luminothérapie, a surtout des allures de cage dans laquelle est diffusée une musique bruitiste. A l’intérieur, on éprouve en effet un léger malaise au contact d’une lumière vacillante et de sons bourdonnants. L’action prolongée des infrasons pouvant en effet produire des troubles psychologiques avérés… Pénétrer dans l’œuvre, c’est faire une expérience physique active, et désagréable, de l’enfermement.

L’œuvre Containers propose une expérience inverse, passive, de l’enfermement. Pour cela, Jeanne Susplugas a repris à son compte une phrase de Frédéric Beigbeder — «Après, quand tu rentres chez toi, tu lexomiles et ne rêves plus» —, mais en décomposant les mots et les syllabes en blanc sur une vingtaine de flacons de médicaments blancs. Le texte ton sur ton, à peine perceptible, reflète l’absence de désirs des jours sous anxiolytiques et l’absence de rêves des nuits sous somnifères. Alors que l’œuvre avait été conçue en dessin et en couleurs, elle est ici proposée en une version en céramique émaillée, plus épurée et plus puissante.

L’enfermement psychologique est encore thématisé dans Stratégie d’enfermement. Cette œuvre se compose d’un coffre en bois brut, monté sur roulettes, capitonné de mousse grise, et ouvert par deux battants pivotants en façade et un autre en couvercle. Ce coffre contient un globe terrestre de marbre blanc dont les continents sont dessinés à la feuille d’or. Le sommet du globe, qui a été scié et posé au sol, comme scalpé, fait apparaître une béance intérieure tapissée de micro-silex rouges sang.
Tel un fruit prêt à être mangé, cette Terre creuse trépanée présente la religion comme une nourriture spirituelle universelle qui ne rassasie pas. La pulpe en agglomérat de micro-silex replace même les croyances dans l’histoire humaine depuis la préhistoire et les premiers rites. L’or et le marbre suggèrent le luxe des églises et l’argent versé par les fidèles, les roulettes du coffre et la mousse de protection soulignant, quant à eux, le caractère exportable, sacré et indestructible des religions.

Plus loin l’œuvre monumentale All the World’s a Stage reproduit un cœur de village et son église à l’aide de boites en carton sur roulettes fixées à une tour centrale ou laissées ça et là dans la grande salle. Le clocher haut de 3,50 mètres est le point culminant d’une structure faisant écho à la ville d’Albi et à sa cathédrale comme à tous les centres villes construit autour d’une architecture religieuse.
Les boites-maisons avec leurs systèmes de fermetures visibles font référence à des valises paradoxales entre voyage et sédentarité: des valises suffisamment grandes pour abriter un homme et servir de nid où se blottir. Le bâtiment religieux illustre métaphoriquement les figures d’autorité auprès duquel les adeptes, ici les modules, s’agglutinent. Le titre, qui reprend une célèbre phrase de Shakespeare «Le monde entier est un théâtre» insiste encore sur le fait que les règles sociales imposent de jouer en permanence un rôle et ne permettent aucune réelle liberté.

La sculpture Graal, reproduction en cristal d’un lexomil agrandi une trentaine de fois, illustre la privation de liberté induite par les médicaments. La transparence parfaite de l’antidépresseur coupé en trois suggère en effet la perte de personnalité occasionnée par la consommation du produit, tandis que sa taille démesurée fait signe vers les potions d’agrandissement et de réduction dans Alice au Pays des merveilles de Lewis Carroll pour illustrer la dangerosité du produit.

Puis il y a les vidéos. Iatrogène, Le Haut de mon crâne et There’s no Place Like Home, des documentaires-fictions réalisés à partir de textes commandés à des écrivains.
La commande évite à l’artiste de s’engager personnellement et renforce le ton décalé, voire drôle, donné à des thématiques pourtant graves. Marie Darrieussecq a par exemple écrit, à la demande de Jeanne Susplugas, sur le thème du distilbène, un médicament qui rendit stérile de nombreuses femmes (Iatrogène), tandis que Le Haut de mon crâne, d’après Basile Panurgias, met en scène un homme atteint de tocs qui se gratte régulièrement la tête jusqu’à en perdre les cheveux. L’acteur explique comment ce geste est devenu un rituel indispensable pour lui, une manie jouissive, bien que destructrice.
There’s no Place Like Home, enfin, reprend une phrase du Magicien d’Oz de Lyman Frank Baum qu’une femme rabâche sans cesse. La caméra qui tourne à 360°autour de l’actrice crée un effet de répétition épuisant pour le spectateur.

Enfin, dans une salle, par un heureux hasard nommée «la box» au Centre Le Lait, est installée la sculpture House to House, en forme de grosse boite-musée roulante dotée de multiples tiroirs, qui héberge plusieurs œuvres d’artistes invités par Jeanne Susplugas pour suggérer avec humour l’addiction cette fois propre à l’artiste: l’art.

Les dysfonctionnements cérébraux sont ainsi traités par Jeanne Susplugas comme une matière à sculpter susceptible d’analyser la société et la culture du bien-être dans le sillage d’Herbert Marcuse selon lequel «l’art représente le but ultime de toutes les révolutions: la liberté et le bonheur de l’individu».

Œuvres
— Jeanne Susplugas, Light House III, 2013. Led, aluminium, son (Eddie Ladoire). Diam. 190 cm.
— Jeanne Susplugas, Iatrogène, 2013. Film. 7 min. Texte Marie Darrieussecq, acteurs André Antébi, Judith Gars, Manesca de Ternay.
— Jeanne Susplugas, Containers, 2013. Céramiques. Texte Frédéric Beigbeder.
— Jeanne Susplugas, Stratégie d’enfermement, 2012. Marbre, feuille d’or, marbre du Languedoc. 50 x 50 x 50 cm.
— Jeanne Susplugas, Graal, 2013. Cristal. 70 x 25 x 25 cm.
— Jeanne Susplugas, All the World’s a Stage, 2013. Carton, bois, roulettes. 3 x 4,8 x 3,5 m. Pièce sonore: textes de Basile Panurgias et Marie-Gabrielle Duc.
— Jeanne Susplugas, There’s no Place Like Home, 2012. Film, actrice Manesca de Ternay.
— Jeanne Susplugas, Le Haut de mon crâne, 2012. Film, texte Basile Panurgias, actrice Pierre Mignard.