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Alicudi Project

PSandrine Morsillo
@12 Jan 2008

Paola Pivi nous confronte au gigantesque, à une relation singulière avec médium photographique. Comme si mieux voir le réel passait par la démesure. Il s’agit de tirer une photographie grandeur nature d’une île sur des rouleaux de 50 x 5 mètres qui seront ensuite assemblés à terre dans le désert.

Trois rouleaux de photographies de 50 X 5 mètres chacun sont accrochés au balcon de la mezzanine du Centre d’art contemporain, face à l’entrée, occupant les trois-quarts de l’espace. Ce qui frappe, c’est d’abord la dimension gigantesque de l’œuvre. Et encore, les rouleaux ne sont pas entièrement déroulés !
Alicudi Project est un projet qui vise à tirer une photographie de l’île sicilienne Alicudi à l’échelle 1 (1818,75 x 500 m) en rouleaux de 50 x 5 mètres. Les rouleaux seront présentés au fur et à mesure de leur réalisation dans des espaces d’exposition avant d’être assemblés, comme les pièces d’un puzzle, à terre dans le désert. Les visiteurs pourront alors fouler aux pieds ce paysage photographique, ou survoler en avion l’île ainsi reconstituée.

Troisième étape de ce travail en cours, l’exposition de Brétigny nous confronte au gigantesque, à une relation singulière avec médium photographique. Comme si mieux voir le réel passait pour Paola Pivi par la démesure.
Paola Pivi a en effet tour à tour réuni cent Chinois aux vêtements identiques pour former une masse compacte (100 Chinois, 1998), couché un camion sur la voie publique (Camion, 1997), fait cuisiner une pizza géante (Pizza, 1998), assemblé des milliers de perles en un tableau-volume (Sans titre. Perles, 2000).
Il s’agit à chaque fois d’exacerber le réel, voire d’exaspérer le spectateur dans son rapport au réel: le faire fuir à cause de la chaleur dégagée par une batterie de projecteurs (Lion, 1998), l’intriguer par la position inusitée d’un poids lourd couché sur le flanc (Camion, 1997). Ou encore: exciter son imagination par la reconstitution de l’île Alicudi et l’abandonner à sa frustration devant la pixellisation de l’image.

Le fragment de l’île exposé est en effet une reproduction photographique d’apparence floue à cause de l’agrandissement à l’échelle 1/1 qui met en évidence les pixels de l’image. Le quadrillage des pixels crée des zones et des variations optiques, des rythmes dynamiques, qui évoquent plus une œuvre de l’Optical art que la reconstitution mimétique d’un paysage. Le réel du terrain disparaît au profit du réel de la trame photographique et de l’aspect monumental de l’action.

Plusieurs visions se mêlent ici: la vision aérienne, celle de l’œil cartographique, des photos assemblées au sol; la vision du marcheur qui arpentera les photographies; et la vision rapprochée, aveuglante. Les visions rationaliste (au-dessus) et pragmatique (dedans) se télescopent et se superposent à celle projetée, imaginaire, d’une nature-paysage, là-bas.

L’image pixellisée est très éloignée du paysage réel de l’île, qui ne saurait être reconstitué sans le relais de l’imaginaire.
Les va-et-vient constants entre réel et imaginaire articulent les différentes réalités du paysage et abolissent le point de vue fixe. Entre l’expérience réelle d’une représentation numérisée et l’expérience imaginaire de l’île réelle, Paola Pivi élargit la notion classique du paysage.

Paola Pivi
Alicudi Project. Trois rouleaux photos. Chacun 50 x 5 m.
100 Chinois, 1998. Vidéo de la performance.