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Alfredo Jaar

Dans la première salle, une série de projecteurs perchés sur des trépieds de toutes les tailles font penser à ces meutes de journalistes qui se bousculent pour obtenir les meilleurs clichés de leur «cible»: de loin, il est presque impossible de voir ce que ces spots éclairent. Il faut se rapprocher de quelques centimètres à peine du mur pour découvrir l’identité des «stars» bien cachées que visent les projecteurs; il s’agit de trois petits photos-portraits de femmes politiquement engagées: la résistante Birmane Aung San Suu Kyi, la militante politique et sociale du Mozambique Graça Machel, ainsi que l’Indienne Ela Bhatt, dite la «révolutionnaire douce».
Ces femmes ont toutes lutté, chacune dans son pays, contre l’oppression politique.
Même si ces résistantes ne nous sont pas forcément inconnues, leurs noms ne font pas pour autant la une des journaux tous les jours. Alfredo Jaar suscite ainsi la réflexion sur le phénomène de médiatisation qui choisit de donner ou non à une personne l’éclairage qu’elle mérite.

La vidéo de 3 minutes présentée dans la seconde salle illustre également la réflexion de l’artiste sur la mise en lumière et l’exploitation médiatique des événements: Du voyage, des gens montre une violoniste gitane assise sur le parvis du centre Georges Pompidou à Paris. Elle joue presque machinalement une sorte de fugue. Elle ne parle pas, seul son antique instrument s’exprime. Son regard vide ne parvient pas à se fixer, comme si dans son esprit la vieille femme se projetait ailleurs, peut-être songe-t-elle désespérément à son pays d’origine? Sa présence contraste fortement avec l’aspect impersonnel de l’architecture postindustrielle du bâtiment, et les passants très divers qui s’y croisent.
Cette gitane filmée au premier plan, est comme enveloppée dans un limbe de lumière, tandis qu’au second plan le reste du décor est flou: Alfredo Jaar pointe ici le harcèlement policier qui touche les Roms en France. Ce film simple et sans paroles aborde ainsi le phénomène gitan tel qu’il s’inscrit dans l’imaginaire français: un phénomène qui fait du bruit mais que l’on ne le regarde pas.

A droite une couverture de Libération (novembre 2009) titre «Le siècle de Lévi Strauss». Le portrait de l’ethnologue s’étend sur toute la page. Alors qu’à cette date, la France est en plein débat sur l’identité nationale, elle voit s’éteindre ce grand ethnologue. Cette «une» de Libération contraste avec le message que délivre la vidéo Du voyage, des gens, puisque le quotidien zoome sur celui qui condamnait une société écrasant les singularités. A droite du cadre, un néon en forme de point d’interrogation interpelle: peut-être Alfredo Jaar s’interroge-t-il ici sur l’incohérence des médias dans leurs prises position.

Une série de couvertures des couvertures de magazines et de journaux du monde entier est exposée dans la troisième salle, devenue une sorte de «laboratoire à disséquer les unes de journaux» Toutes ces couvertures ont été choisies pour leur puissance évocatrice, y compris la pièce monumentale Searching for Africa in Life (1996): un dispositif de cinq panneaux verticaux sur lesquels sont alignées les 2158 couvertures du magazine Life, du premier numéro à la date de réalisation de l’œuvre.

Dans le même ordre d’idées, From Time to Time (1996) — titre en forme de jeu de mots avec le titre du magazine Time — regroupe sur un seul panneau neuf couvertures de Time magazine présentant des animaux sauvages de l’Afrique — lion, léopard, gorille —, ou des clichés d’Africains en proie à la famine. Comme si les seuls sujets qui passionnent les journalistes étaient les animaux, la famine et le sida.
Autre illustration de la «sélection» médiatique sur dix-sept couvertures de Newsweek datant de 1994, presque aucune ne traite du génocide au Rwanda qui pourtant faisait d’avril à juillet 800 000 victimes.
C’est encore ce regard biaisé des médias internationaux sur le continent noir qui est mis en œuvre dans Greed [avidité] (2007), où une couverture de Businessweek proclame: «L’appât du gain, salut de l’Afrique».

L’argent et le pouvoir à la une. La couverture de Businessweek Magazine de décembre 1984 vient rappeler cette convergence mondialisée des médias et du capital. En haut, une jeune femme indienne accroupie, les yeux bandés, se tient la tête; en dessous, le portrait d’un homme de type occidental, à l’air soucieux. C’est Warren Anderson, président du conglomérat chimique américain Union Carbide, dont l’usine indienne de Bhopal a été responsable de la plus grande catastrophe industrielle mondiale, faisant des milliers de morts. Entre les deux photos, ce titre traverse la couverture: «Union Carbide se bat pour sa survie».

Dans la dernière salle, une couverture de Libération (1996) titre: «Avec humanité et cœur», à propos de la violence policière lors de l’expulsion d’un groupe de sans-papiers d’une église parisienne où ils avaient trouvé asile. Ces couvertures font écho à la seule vidéo de l’exposition, Du Voyage, des gens, qui concerne l’expulsion des Roms en France. D’où la présence d’un néon affichant «Du voyage, des gens», en écho au film présenté au début de l’exposition. L’artiste suscite ici à nouveau le questionnement : est-ce l’image qui nous éloigne de la réalité ou bien est ce plutôt notre regard qui l’en détourne ?…

— Alfredo Jaar, Three Women, 2010. Photos, projecteurs et trépieds. Dimensions variables
— Alfredo Jaar, Three Women (Aung San Suu Kyi), 2010. Une photo, 6 projecteurs, 6 trépieds. Dimensions variables
— Alfredo Jaar, Three Women (Graça Machel), 2010. Une photo, 6 projecteurs, 6 trépieds. Dimensions variables
— Alfredo Jaar, Three Women (Ela Bhatt), 2010. Une photo, 6 projecteurs, 6 trépieds. Dimensions variables
— Alfredo Jaar, Du voyage, des gens, 2011. Vidéo. 3 min (en boucle)
— Alfredo Jaar, Le siècle Levi-Strauss, 2007. Impression jet d’encre et néon blanc. 63,5 x 50,8 cm (photo), 15,25 x 7,5 cm (néon)
— Alfredo Jaar, Untitled (Newsweek), 1994. 17 photos couleur. 48,1 x 33 cm
— Alfredo Jaar, Greed, 2007, From Time to Time, 2006
— Alfredo Jaar, Searching for Africa in «Life», 1996. Polyptyque. 5 diasec, 152,4 x 101,6 cm chq.
— Alfredo Jaar, Avec Humanité et coeur, 1996. Impression jet d’encre et néon blanc. 101,6 x 76,2 cm (photo), 200 x 80 cm (néon)

Publication
— Alfredo Jaar, La Politique des mages, JRP|Ringier; Bilingual edition, 160 p., mars 2008