ART | CRITIQUE

Adamic Snowi

PJuliette Delaporte
@12 Jan 2008

Durant sa résidence au Point Éphémère, Édouard Boyer a créé Adamic Snowi, une extension du projet Snowi. Soit 225 «tatoos», ou motifs de tatouages, exécutés dans le trait du dessinateur de presse Willem, auxquels sont associés par tirage au sort les noms de chefs d’états. Quand le hasard associe imagerie populaire et géopolitique.

Dans Adamic Snowi, le protocole artistique confronte à l’envi l’absurde et le sens. Édouard Boyer propose en effet 225 «tatoos», ou motifs de tatouages, exécutés dans le trait du dessinateur de presse Willem, auxquels sont associés par tirage au sort les noms de chefs d’états.

D’un côté, s’entrechoquent tous azimuts têtes de morts, supers héros dédoublés, souris, pin-ups, cœurs organiques ou symboliques, corps tronqués, distendus, pornographiques. L’invagination et l’érection alliées au morbide mâtinés de pop et de bd traversant cette étrange iconographie.

De l’autre côté, le hasard du tirage au sort de noms issus d’une liste officielle fournie par le ministère des Affaires étrangères produit d’étranges associations: George W. Bush en superman bicéphale, et qui plus est, homme-tronc. Abdelaziz Bouteflika est quant à lui illustré sous les traits d’un double cœur organique. Et que dire de la représentation du portrait d’Élisabeth II par une tête de mort ?

Ces associations aléatoires, souvent étonnantes, ont pourtant un sens : le propos du dessin change alors que la forme reste la même. De plus, la notion même d’auteur et de droit d’auteur s’efface par la mise à disposition gratuite des dessins et l’invitation à les adopter.

Les motifs relèvent du grotesque ou plutôt, du sens des Grotesques tels qu’ils se sont déployés dans la peinture à fresque de la Renaissance, en marge du «bon» art des peintures de genre reconnues par l’Académie. Les formes végétales, courbes, entrelacs habités de figures étranges, mi-humaines mi-animales constituent un répertoire iconographique des Grotesques.
A l’instar de ces dernières, les dessins d’Adamic Snowi sont des motifs, des figures étranges sans cadre vouées non pas à l’ornementation des murs, mais à la décoration des corps. La symétrie inhérente à chacun d’eux renforce encore l’idée de motif et de déploiement de l’œuvre: le spectateur ne peut circonscrire la production de l’artiste. Où est-elle lorsque les catalogues mis à la disposition du public présagent de sa prolifération, tatouée sur des bouts de corps anonymes et déambulants ?
Le recours au grotesque procède ainsi à un déclassement des œuvres et obéit à une stratégie d’anti-héroïsme de l’artiste: une contre-valorisation de son expression.

L’idée de déclassement est également renforcée par le choix du lieu d’exposition: Le Point Éphémère est un lieu de passage, un lieu de la transparence opposé à tous les white cubes. Le lieu d’exposition est ouvert sur le restaurant et traversé par l’atmosphère de convivialité qui y règne. Cette ouverture du lieu transforme la qualité du regard et donne aux œuvres une nouvelle pertinence.

Édouard Boyer ne prétend pas énoncer de vérité sur le monde. A partir de certains stéréotypes, il montre que l’art déborde de beaucoup le strict champ de l’art. Cette posture esthétique est politique, sans faire d’Adamic Snowi un programme. Au contraire, l’œuvre semble signifier qu’il ne faut pas chercher de réponses parce qu’il n’y en a pas, ou qu’elles sont innombrables. Cette attitude post-conceptuelle qui appelle à la réflexion ne nie pas le plaisir, la jouissance rétinienne. On se délecte face à la facture méticuleuse des dessins, face aux subtils dégradés. C’est l’autre bipolarité, la plus difficile à atteindre, celle qui confronte la pure jouissance à la réflexion.

Édouard Boyer
tat0010-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0046-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0050-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0064-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0104-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0109-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.
tat0140-06, série «Tatoo», 2006. Dessin.