ART | EXPO

Bevis Martin, Charlie Youle, Activity

11 Sep - 08 Nov 2014
Vernissage le 11 Sep 2014

Depuis maintenant plusieurs années, Bevis Martin et Charlie Youle fabriquent des objets pédagogiques. Pour cette exposition, ils se sont inspirés des jeux mathématiques. On retrouve une grande constante dans leur travail qui consiste à faire subir aux objets un saut dimensionnel, comme s’ils ne tenaient plus en place et réclamaient de nouvelles dispositions.

Bevis Martin, Charlie Youle
Activity

La sobriété du titre «Activity» laisse entrevoir à quel point les deux artistes Bevis Martin et Charlie Youle tentent d’indifférencier leur pratique quitte à se déprendre de leurs acquis. Depuis maintenant plusieurs années, Bevis Martin et Charlie Youle fabriquent des objets pédagogiques. Aujourd’hui, la masse de ces instruments est telle qu’on pourrait dire qu’ils ont su réinventer une sorte d’école primaire. Une étrange machine pédagogique qui dessine un ordre fortuit pour redistribuer des identités — peut-être jusqu’au vertige, le gouffre au fond duquel se trouve la chose qui nous regarde.

Une école très élémentaire donc, avec des leçons de choses et des leçons de mots, une grammaire pour un discours toujours vacillant et une manipulation des objets toujours incertaine. Cette pédagogie ne consiste pas à rapporter des discours et à montrer des choses, mais à dégager des entités vagues du matériel pédagogique connu.

On retrouve cette constante dans leur travail: une espèce de saut dimensionnel qu’il faut faire subir aux objets comme s’ils ne tenaient plus en place et réclamaient de nouvelles dispositions. L’illustration d’un manuel scolaire prend une nouvelle épaisseur, les outils de géométrie gonflent et se ramollissent, le matériel d’anatomie dessine de nouveaux corps improbables, des organes dispersés, trop plats ou trop grands. Les traits grossiers de ces objets que l’on dirait à la fois sensuels et caricaturaux achèvent de soustraire son autorité au matériel pédagogique.

Sans nostalgie, ces objets évoquent les tensions de l’apprentissage durant lequel les signes résistaient encore à la lecture. Les permutations constantes du haut et du bas, de la face et du derrière, par les formes les plus diverses de parodies et travestissements, provoquent le rabaissement et le détrônement bouffons de tout ce qui s’appliquait à transmettre la connaissance et fabriquer des adultes.

Cependant qu’ils sautent hors des livres ou se mettent à grandir pour prendre de nouvelles allures, les objets de Bevis Martin et Charlie Youle se chargent d’une nouvelle étrangeté qui n’est pas moins inquiétante. Ce qui était confiné dans une trousse, un cartable ou un livre et se promettait d’accompagner l’enfant dans son développement, ce qui était d’une échelle moindre se met à croître abruptement. L’échelle de ces objets ne semble plus correspondre à celle d’un enfant, elle déborde l’orthopédie des normes pédagogiques. Cette disproportion nous renvoie à une échelle indéchiffrable. On ne saurait dire s’ils se destinent à l’usage d’individus assez grands pour les manipuler ou s’ils traduisent l’angoisse d’autres trop petits pour les appréhender.

Les objets de l’exposition «Activity» sont inspirés par des jeux mathématiques. Si on y retrouve la palette chatoyante des illustrations pour enfants, les artistes ont utilisé des peintures murales — dont le grain et la facture rappellent également des décors pour des fêtes de mairie et autres kermesses. Les paysages de montagne, de forêt ou encore de pistes de courses automobiles, figurent des parcours balisés mais incomplets. Labyrinthes simples mais sans issues.

L’apparente disposition logique des lignes et des figures engage une lecture sans cesse déjouée par l’absence de certains éléments graphiques et par l’absence de notices. Jeux sans règles, sans vainqueurs ni vaincus, sans responsabilité, dont la verticalité invite à cheminer les méandres du regard mais interdit la présence de pions ou de figurines.

Ailleurs, trois grandes tours de bois et de papier mâché comme un grand jeu de l’oie en volume dessinent un circuit à travers un incendie que figurent quelques pièces de coton adroitement noircies. Plus loin une série de chapeaux en céramique est présentée à portée de main. Trop lourd pour une tête, ces imposants couvre-chefs sont organisés en ligne comme pour un improbable bonneteau algébrique.

Enfin, ces accessoires partagent une certaine sensualité avec ce très curieux miroir déformant que l’on dirait modelé et au centre duquel s’ébauche un visage aux lèvres entrouvertes.

Bruno Botella

Vernissage
Jeudi 11 septembre 2014