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Abdelkader Benchamma

Au départ, il y a cette vaste nature aux contours difficilement définissable. Vertigineuse, séduisante, romantique, elle se montre aussi indomptable, hostile, inspirant même bien souvent la défiance. Ensuite, il y a les personnages qui se débattent dans ce décor, victimes passives des renversements qui s’annoncent. Les scènes qu’Abdelkader Benchamma dessine traduisent cette tension, ce frottement imparable de l’homme contre son environnement immédiat.

Mais plus que cela. Au-delà du frottement, ce que Benchamma met en scène c’est l’accident au cœur de cette rencontre. Et la brutalité d’un fait qui arrive et que l’on n’attendait pas. Dans Monolyth for Few Seconds, c’est un énorme bloc invisible qui surgit du sol pour éventrer les nuages et subjuguer les habitants. Dans L’Annonce, c’est une simple fumée émanant d’une maigre colline qui finit par se hisser en volutes épaisses et lourdes jusqu’à coloniser une grande partie du ciel. Rien de palpable donc. Une menace sourde, évanescente, en suspension permanente. Abdelkader Benchamma la traduit sur son dessin par des réserves de blanc ou à l’opposé, par des zones chargées de noirs. Ce qui revient au même: faire apparaître par l’absence ou l’omniprésence, le corps étranger sur lequel l’attention et les fantasmes se cristallisent.

De la même manière qu’un virus finalement, capable de s’infiltrer dans la scène initiale et lui imprimer son rythme. C’est cette dynamique souvent fulgurante, quelque fois pataude, qui fait gicler du sol des formes oblongues, enfler des murs, aspirer des parquets, soumettre des hommes aux complets parfaits. C’est cette dynamique implacable, tranchante ou bien molle, au diapason des flux qui modèlent les circulations électriques et nourrissent les catastrophes naturelles. C’est cette dynamique et l’énergie qui l’habite, donc, qui est la clé du travail de l’artiste.

L’autre pilier de son travail réside dans sa pratique du dessin. Qu’ils soient réalisés sur feuille ou à même le mur, le dessin de Benchamma trahit un certain penchant pour la ligne claire et l’approche traditionnelle du trait. Mais plutôt que de se conformer à une virtuosité classique, l’artiste soumet son récit à la moulinette du non-sens, de l’absurdité chronique. On pense à Beckett et à ses personnages déchus. On l’associe à Glen Baxter et à l’univers décalée de la bande dessinée indépendante, depuis Burns jusqu’au duo dandy Ruppert et Mulot.

Seulement passé le burlesque, son dessin se teinte au plus profond d’une forme d’inquiétude et de défiance envers l’élément extérieur. L’espace de la chambre, de la grotte ou de la cabane, mais aussi celui du paysage, de la clairière et de la grotte: tous les mondes clos et familiers sont régulièrement convoqués par l’artiste. Certainement pour leur part d’obscurité symbolique. Certainement pour mieux se confronter au territoire absolu de l’étrange, le plus fertile, le plus intime : celui qui s’installe tout près de nous.

Lynch n’est pas très loin, les paysagistes allemands Patinir et Dürer non plus. Mais Benchamma prévoit toujours une issue de secours, un moyen de fuir et, peut-on l’imaginer, un « ailleurs » plus confortable. A moins que ce ne soit juste pour faire l’autruche?

Abdelkader Benchamma
— Le Trou, 2007. Encre et feutre sur papier. 45 x 30 cm
— 14 tentatives en train de devenir quelque chose, 2007. Encre et feutre sur papier. 65 x 45 cm
— A Monolyth For Few Seconds, 2007. Encre et feutre sur papier. 65 x 45 cm
— It’s Him, 2007. Encre et feutre sur papier. 30 x 45 cm