ART | CRITIQUE

À chacun sa vérité, Francesco Vezzoli

PMuriel Denet
@28 Nov 2009

En contre-point de la Grande Parade que le Jeu de Paume consacre à Fellini, Francesco Vezzoli, artiste fasciné par les médias et leurs célébrités, propose une installation, dont le titre A chacun sa vérité claque déjà comme un slogan publicitaire.

Au point de départ, et de jonction avec l’œuvre de Fellini, une version vidéo de la performance orchestrée par l’artiste, en octobre 2007, au Guggenheim Museum de New York.
Sous les yeux d’Anita Ekberg, la star américaine de la Dolce Vita, nonchalamment installée sur un canapé Mae West rose vif de Salvador Dali, plusieurs acteurs hollywoodiens (Cate Blanchett, Ellen Burstyn, Natalie Portman, Peter Sarsgaard, etc.) sont réunis pour une lecture de la pièce éponyme de Luigi Pirandello.
Cette configuration (lieu d’art prestigieux, architecture théâtrale du Guggenheim de Frank Lloyd Wright, public new yorkais VIP, stars au firmament, ou sur le déclin, mises en boîte dans un mur vidéo) tente une transposition de la pièce de Pirandello: la critique initiale du contrôle social exercée par la bonne société d’une petite ville, à l’égard de l’autre, de l’étranger ou du déviant — une tentative vaine de transpercer les apparences —, devient un conte sur le mystère des célébrités médiatiques, dont la vie surexposée ne livre qu’une version imaginaire.

En point final, placée au bout de la Grande Parade fellinienne, l’installation prend la forme d’une campagne de promotion pour une exposition qui n’existe évidemment pas: La Nuova Dolce Vita : Social Life and the Imperial Age. From Poppea to Anita Ekberg. Un teaser qui évoque un clip promotionnel pour parfum haut de gamme, tourne en boucle sur trois écrans en léger différé. Eva Mendès, icône de la publicité et des médias, y esquisse, sur un jingle soustrait à Nino Rota, quelques pas virevoltants et aguicheurs en susurrant »Je t’aime» (écho au «Love, love, love» d’Anita Erkberg dans La Dolce Vita).
Trois diptyques sur caisson lumineux complètent le dispositif, qui mettent en miroir des reproductions d’œuvres sculptées, antique, baroque et classique, et leur réplique photographique exacte incarnée par la plastique parfaite d’Eva Mendès. Il manque juste l’estampille d’une marque de luxe pour leur installation dans le terminal d’un aéroport international.

Francesco Vezzoli va jusqu’au bout de la logique warholienne: tout n’est que surface, il n’y a vraiment rien derrière. L’œuvre n’est plus que sa propre promotion. Le spectateur est comblé par cette ironie virtuose, dont il ne reste rien.
Ainsi qu’il l’avait déjà confirmé avec brio dans ses œuvres précédentes, telle que Democrazy, présenté à Venise en 2007, avec BHL et Sharon Stone en candidats à la présidence des États-Unis, et le conseiller en communication de George W. Bush en scénariste, ou encore Greed, un clip publicitaire pour le parfum Vezzoli, réalisé par Roman Polanski, avec Nathalie Portman et Michèle Williams, Francesco Vezzoli a ce talent indéniable de retourner comme un gant cette extraordinaire plasticité de l’économie libérale, capable, via le marketing et la publicité, de tout absorber, de tout recycler, même et peut-être surtout, ce qui tente de lui résister.
Avec Francesco Vezzoli, c’est l’art qui se coule, en les adoptant au plus près, dans les codes, l’esthétique, les moyens des médias, au point de s’y fondre, au risque de s’y perdre.

À se demander si les clins d’œil à Duchamp (le parfum au nom de l’artiste), à Man Ray (les collages un peu kitsch de la Nuova Dolce Vita), à Dali (le canapé de A chacun sa vérité), bref aux avant-gardes subversives de l’entre-deux-guerres, ne sont pas des indices-alibis qui tentent d’ancrer la démarche dans le champ de l’art, pour ne pas la laisser glisser dans celui du seul entertainment.
Mais peut-être que l’ambition critique de Francisco Vezzoli, spéculant sur la fusion totale du champ et du marché de l’art, est-elle, à la suite d’un Jeff Koons ou d’un Damien Hirst, de se hisser au firmament des stars ?

Les œuvres
— Francesco Vezzoli, Right You Are (If You Think You Are), 2007-2009. Vidéo, couleur, sonore, 80 min.
— Francesco Vezzoli, La Nuova Dolce Vita: Social Life and the Imperial Age. From Poppaea to Anita Ekberg. Installation.