ÉDITOS

A bas les jeunes!

PAndré Rouillé

L’actualité récente a confirmé cette triste réalité qu’en France le pouvoir politique n’aime pas les jeunes, et qu’il leur préfère de beaucoup les riches et les vieux.
Cette mésentente entre les responsables de l’État et la jeunesse n’est pas conjoncturelle, mais endémique. C’est un trait politique majeur du pouvoir actuel, et peut-être même de la droite. On se souvient en effet que l’une des premières actions de Jean-Pierre Raffarin, en tant que Premier Ministre (mai 2002), a été de supprimer les emplois-jeunes pour manifester de façon forte et symbolique que sa politique se situerait à l’inverse de celle de la gauche qu’il l’avait précédé

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Plus récemment, lors de la dernière campagne présidentielle, l’acharnement du futur chef de l’État contre Mai 68 était empreint d’une forte dimension anti-jeune. Car Mai 68 a d’abord été une formidable révolte de la jeunesse contre les scléroses, les conservatismes et les blocages d’une société de vieux, une société où la vie, l’imagination et l’avenir étaient corsetés par des valeurs et des règles usées, d’un autre âge. A cette situation qu’un éditorial du Monde exprimait par ce titre: «La France s’ennuie!», la jeunesse (principalement étudiante) allait peu après répondre par une fulgurance de postures, de paroles, de slogans et d’actes inouïs qui ont fait sauter des verrous d’une société recroquevillée sur ses conformismes.

On peut évidemment critiquer les excès auxquels le mouvement n’a pas échappé, et en analyser les limites. Mais en caricaturant délibérément Mai 68 pour le salir et le travestir en mal absolu, le candidat à la Présidence a durci fortement son profil politique, à la fois dans le sens de l’ordre et du conservatisme, et contre les principales valeurs et idéaux que les jeunes avaient exprimés dans leurs rêves d’un monde et d’une vie meilleurs faits d’humanité, de liberté, de plaisir, mais aussi d’inventivité, d’imagination, de créativité.

Mai 68 a été un élan de la jeunesse, autant par l’âge des acteurs du mouvement que par les perspectives et les espoirs ouverts. La vraie jeunesse de Mai 68 est d’avoir, un temps, élevé l’impuissance à l’impossible («Soyez réalistes, demandez l’impossible»); d’avoir formidablement dénoncé toutes les formes de contraintes («Il est interdit d’interdire»); et d’avoir très nettement désigné la bourgeoisie, la marchandise et le capitalisme comme les principaux responsables des maux de la société («La marchandise est l’opium du peuple»).

L’exécration que le chef de l’État a manifestée durant la campagne électorale contre les utopies de Mai 68 était en fait dirigée contre ces jeunes de tous âges qui, aujourd’hui encore, ne se résignent pas à abandonner leur vie au morne «Métro, boulot, dodo», et qui s’obstinent à entendre dans la devise de la République : «Liberté démocratique, égalité sociale, fraternité du peuple».
S’acharner contre les valeurs de Mai 68 consistait en fait à esquisser en creux les contours d’une politique, celle qui est aujourd’hui en vigueur.

Quarante ans après, alors que de nombreux acteurs petits et grands de Mai 68 ont consumé leur jeunesse à servir docilement les pouvoirs politiques et économiques  qu’ils avaient naguère combattus, alors que leurs idéaux se sont dissous dans les plis du système qu’ils dénonçaient, Nicolas Sarkozy est venu péremptoirement tourner une page historique et «décomplexer» tous ceux qui sentaient secrètement vibrer encore en eux les lointaines utopies de leur jeunesse.
Au principe de plaisir assumé («Jouissons dans entraves») qui avait caractérisé Mai 68, a succédé le brutal et froid principe de réalité : celui du fric, du chiffre, du profit, de la consommation, des inégalités, du contrôle, du spectacle, du vide de sens et de culture, du… Bling Bling.

Mai 68 en France a correspondu, avec des mouvements similaires dans d’autres pays, à l’irruption d’une mobilisation de la jeunesse contre un système tellement usé et secoué par des crises à répétition que ses plus hauts responsables font désormais mine de vouloir le «refonder».
En réalité, le monde tel qu’il va est, particulièrement en France, l’aboutissement d’une longue régression de quarante années, d’un profond oubli des utopies et des valeurs d’hier, d’un tarissement du souffle qui avait revivifié le vieux monde.

L’époque actuelle est celle d’une défaite. Alors que les jeunes avaient été les acteurs d’un renouveau, ils sont les premières victimes de la situation présente, et les principaux boucs émissaires d’un régime qui ne voit en eux guère que des problèmes, des obstacles, des coûts, des risques, des menaces, des revendications, des indisciplines, des désobéissances, des trafics, etc.
Dans un monde restreint à sa dimension comptable, les jeunes coûtent mais ne rapportent pas, et, de surcroît, ils sont dangereux.

Les temps sont loin où l’école et l’armée étaient les principaux vecteurs de discipline et de formatage des jeunes. C’est aujourd’hui la consommation qui a pris le relais. Les jeunes sont ainsi devenus l’une des cibles privilégiées de l’industrie qui les transforme dès avant leur naissance en consommateurs.
Les jouets, les jeux vidéos, la musique, la mode, les marques, les spectacles, la télévision, l’électronique, le téléphone portable, et bien sûr internet, sont autant de moyens par lesquels l’industrie et la culture contribuent ensemble à forger la figure du jeune en consommateur, en puissant prescripteur d’achat doté d’un pouvoir économique sans être lui-même directement solvable.

Cette fabrication du jeune-consommateur étant à visée disciplinaire de formatage autant qu’à visée économique, elle s’accompagne d’une vaste offensive des industries culturelles et du gouvernement pour limiter, contrôler et interdire les moindres tentatives des jeunes pour échapper à la marchandisation généralisée des loisirs et des produits culturels, en particulier sur internet dans les domaines des jeux vidéos, de la musique et du cinéma.
Telle est la fonction de la loi Hadopi contre les téléchargements qui va toucher en priorité les jeunes et les placer dans une situation inextricable entre le risque de sanctions importantes et leur habitude du téléchargement qui est une fonctionnalité propre à internet encouragée par les incitations permanentes des industries culturelles qui, paradoxalement, réclament en même temps que cette pratique tombe sous le coup de la loi…

Mais l’exécration des jeunes par le pouvoir de la France est bien plus générale.
Il se dessine en effet une icône sociale du jeune de banlieue, «issu de l’immigration», qui, quel que soit son niveau de formation et ses efforts personnels, peine à se défaire de ce ghetto lexical composé des mots drogue, trafic, oisiveté, violence, bande, cagoule, arme, etc. — distillé à longueur de discours, de projets de lois, d’interviews ou de prises de parole par les plus hautes autorité de l’État. C’est à eux que devait s’appliquer, comme à des vermines et des souillures, la trop fameuse solution du Karcher.

Le vaste mouvement de grèves, de manifestations, de débats, de cours alternatifs qui a, durant de longues semaines, totalement désorganisé l’université n’a finalement rencontré que mépris et indifférence de la part du gouvernement resté inflexible dans sa volonté d’imposer une réforme que la communauté universitaire a, dans sa diversité et par delà ses divisions passées, largement refusée.
On n’ose pas croire que la victoire voulue par le gouvernement était précisément la désorganisation et le désarroi profond de la communauté universitaire, dont les effectifs sont promis à largement baisser, dont les moyens et les conditions de travail se dégradent, et dont le tort immense aux yeux du pouvoir est d’appartenir largement à la fonction publique et de privilégier la qualité et l’indépendance de la recherche, de l’enseignement et de la pensée par rapport à la rentabilité immédiate.

Les jeunes qui pensent, qui désirent étudier, qui sont passionnés par la culture et la recherche, qui souhaitent accéder au plus haut niveau d’intelligence et de savoir requis par le monde en train d’advenir, ces jeunes-là très diplômés qui fréquentent l’université ne semblent paradoxalement pas recueillir les faveurs du pouvoir, si l’on en juge par la paupérisation croissante de l’université, par la faiblesse des perspectives offertes aux études de sciences humaines, littéraires et artistiques, et par les récentes dispositions censées répondre à l’explosion du chômage des jeunes — exclusivement consacrées à l’apprentissage et à la formation en alternance, elles ignorent les jeunes diplômés…

Et comme si tout cela ne suffisait pas, comme s’il fallait en rajouter au projet de légiférer sur les bandes et le port de la cagoule, voici que le ministre de l’Éducation, à juste titre ému par les violences à l’école, balance un package ultra-répressif composé de portiques de détection d’armes, de fouille des sacs d’élèves, de transformation des chefs d’établissements en officiers de police judiciaire, de brigades de police mobile et de caméras de surveillance. Sans s’aviser que les «opérations coups de poings» (dixit le Président de la République), la répression, sont assurément moins efficaces que la prévention par le maintien dans les établissements de personnels de surveillance, d’encadrement et d’écoute des élèves. Tout un dispositif qui est précisément en train d’être démantelé… 

La culture, l’université, la recherche, l’école, les écoles d’art, internet, et plus largement les jeunes eux-mêmes sont la cible d’un pouvoir qui semble aller à contre temps, à contre monde. Un pouvoir de vieux et de nantis qui paraît être préoccupé par ses propres intérêts à court terme plus que par les façons d’assurer l’avenir.
Un pouvoir contre les jeunes qui, quel que soit leur âge, sont ceux qui ont l’insolence de vouloir toujours l’impossible.

André Rouillé.

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés au contenu de l’éditorial.
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