ART | CRITIQUE

50 dessins pour une peinture. Je poignarde l’erreur et meurt la vérité

PMarie-Jeanne Caprasse
@09 Avr 2013

Aux côtés de grandes toiles récentes, cette exposition réunit de nombreux dessins qu’Eric Corne n’avait jamais exposés. Un choix réalisé par l’artiste Damien Deroubaix qui révèle le caractère «intranquille» d’un peintre qui explore la représentation de l’humain en peinture, sans relâche.

L’art d’Eric Corne est étroitement relié à une pensée humaniste qui, traversant les siècles, interroge la condition humaine et se fait l’écho d’un mal être persistant. Amour, vie et mort, violence et dégénérescence sont les variables d’une pensée que le peintre ne se lasse jamais de mettre en scène et qui, depuis plus d’un an, s’est cristallisée autour de la figure du peintre et son modèle.

Ses tableaux sont construits comme de véritables espaces théâtraux où il rejoue la scène de l’homme peignant le corps nu de son modèle féminin. Mais ce qui frappe, c’est la distance entre ces deux êtres. Si la jeune femme s’offre nue à tous les regards, elle échappe pourtant au peintre comme au spectateur. Expression absente, peau à la teinte rose homogène, regard fixe tourné dans le dedans, cette femme qui tient un cierge entre les mains, symbole de vie et de connaissance, reste définitivement perdue dans ses pensées.

Le peintre, presque nu lui aussi si ce n’est qu’il porte un petit short, tente vainement de l’approcher, maladroitement, avec un gant de boxe et des chaussures démesurées.
Dans la toile Ton coeur a la forme du gant de boxe avec lequel je peins tous tes contours, il s’en empare, dans un geste prométhéen, pour la faire apparaître, hors de la toile blanche, mi modèle, mi créature formée par le pinceau. Mais le sujet féminin semble éternellement ailleurs. Son double s’éloigne dans le fond de la composition, dos à nous mais face au mur ouvert sur un paysage de ville détruite. A l’avant plan de cette trouée vers le dehors, une barque file sur l’eau, évoquant la célèbre embarcation du tableau d’Arnold Böcklin et son dernier voyage vers l’Ile des morts.

Cette nouvelle série de toiles d’Eric Corne est plus que jamais habitée par une réflexion sur le caractère transitoire de la vie humaine. Crânes, bougies, horloges et ruines sont autant de motifs qu’il répète d’une composition à l’autre. La vie se concentre dans les corps, roses et pleins, mais aussi dans les couleurs chatoyantes et la matière vibrante.

Ses dessins, qu’il n’avait jusqu’ici jamais exposés, livrent sans retenue le côté sombre du peintre. Ils dégagent une noirceur crépusculaire qui, dans l’immédiateté du trait jeté sur le papier, traduit un cri, une boule d’angoisse. Au fusain ou à la mine de plomb, la ligne est brisée, saccadée, les zones d’ombre sont d’un noir épais. Ce langage accentue la nature expressionniste de sa pratique. Deux autoportraits sont d’une cruelle beauté, de celle qui vous prend aux tripes, qui vous parle d’un homme esseulé, dans la vérité crue des masques tombés.

Eric Corne est un artiste de l’intranquillité. A l’image de Fernando Pessoa, il erre dans des terres tourmentées et, à travers ses mises en scènes de lui-même, explore la complexité des rapports humains et de l’existence, habité par un sentiment de finitude mais aussi tellement attiré par la saveur de la vie.