DANSE | CRITIQUE

4 solos. Etant donnés

PSiyoub Abdellah
@06 Déc 2012

A l'invitation du Théâtre de Gennevilliers, Markus Öhrn devait faire le remake d'un solo de Jan Fabre. Le plasticien et metteur en scène suédois s'attelle au texte d'Etant donnés avec une liberté critique radicale et n'épargne personne.

Au commencement se trouve l’installation de Marcel Duchamp –Etant donnés: 1°la chute d’eau 2°le gaz d’éclairage– composée pendant les dernières années de son existence, entre 1946 et 1966. Un mur, une vieille porte en bois, deux trous. Le regardeur découvre alors une scène d’une violence sans détour: entre le premier plan qui comporte une ouverture dans un mur de briques et le dernier qui représente un paysage de montagne avec chute d’eau, miroitement et grand bleu dans le ciel, se trouve un moulage. Une femme sans tête, nue, les jambes ouvertes, le sexe rasé. Allongée sur le dos, elle semble avoir été violée et laissée pour morte. Offerte aux regards, elle devient une figure sexuelle dans laquelle beaucoup voit le chef-d’œuvre de Duchamp, la matérialisation d’un imaginaire protégé et absolument libre. Tandis que Jean-Michel Rabaté publie Etant donnés: 1° l’art, 2° le crime – La modernité comme scène du crime et que certains lient cette œuvre à un contexte d’orgies surréalistes et de meurtres.

Comme un palimpseste de la violence faite aux femmes exposées au/par le masculin, la vidéo est chargée également du texte de Jan Fabre. Alors que Marcel Duchamp moulait pour son installation le corps de sa maîtresse Maria Martins, Jan Fabre offre à Els Deceukelier, sa muse d’alors, un texte qui laisse le moulage sur le dos, occupé à dialoguer avec son vagin. Un texte fait de phrases comme «contrairement aux autres statues les poupées sont là pour être violées» que l’on présente sans hésiter comme une ode à l’amour physique. Sans issue, sans nul doute. Objectivée comme dans le plus banal des films pornographiques, la femme-poupée est faite «pour être déshabillée et baisée».

Alors, pour faire son remake, Markus Öhrn n’hésite pas à utiliser le milieu pornographique et la pratique du couch casting qui consiste à diffuser les images d’actrices abusées sexuellement et filmées à leur insu pendant les essais.

La grande idée de Markus Örhn consiste à remplacer l’être humain qui va être détruit devant nous par une Real Doll, une poupée destinée aux hommes dont Nadine Dubois n’est que la voix. En s’affublant, ainsi que Jacob Öhrman, d’un sexe factice, Markus Örhn réussit un tour de force: contraindre le spectateur à assumer l’horreur de ce qu’il regarde tout en évitant le piège de la rejouer sur scène.

Les baiseurs enchaînent les lieux communs de la sexualité dominante, une torture sexiste qui inclut la totale rémission des femmes. Il ne s’agit là ni d’un crime, ni des pratiques douteuses de l’industrie du sexe. Non, il s’agit d’art. D’ailleurs, ils lui demandent régulièrement: «un peu de texte Nadine». Avec des voix câlines et des gémissement de plaisir, ils usent de leur jouet jusqu’à le casser. Difficile d’imaginer l’effet que produisent les joues de latex qui se fissurent sous vos yeux.

Le metteur en scène pousse la logique de chosification et de fragmentation du corps féminin suffisamment loin pour débusquer l’extrême violence qui se dissimule dans toute entreprise de la sorte. Une sculptrice prise dans un moulage, une comédienne exposée nue sur scène, ces deux femmes, réduites à être des supports à fantasmes macabres, sont aisément appelées ailleurs muses ou maîtresses.

En faisant la lumière (crue) tant sur les créations de ses illustres prédécesseurs que sur l’impensé du rapport homme/corps de femme dans nos systèmes de patriarcat , Markus Örhn fait œuvre d’utilité publique, à contre courant de toutes les constructions intellectuelles qui lie cette violence sexiste continue à la liberté, l’amoralité voire à la Vérité des êtres humains.