ÉCHOS
01 Jan 2002

23.01.07. [Droit] Project Room # 1 : Joseph Dadoune, «Universes»

Le recours au diaporama est d’un commun plutôt appréciable dans les vidéos d’artistes contemporains. Il traduit, au-delà du choix des images, un parti pris artistique que souvent la musique et l’organisation sous forme narrative complètent pour lui conférer une unité singulière.

Par Tewfik Bouzenoune

On connaissait Nan Goldin et ses séries plutôt axées sur l’intimité des couples croisés ou suivis dans leurs pérégrinations, leur intimité sexuelle, leur intimité hygiénique, leur intimité familiale.
La série présentée par Joseph Dadoune à la Galerie Martine Aboucaya présente, elle, une singularité narrative qui interpelle autant par la valeur politique du sujet qu’elle est supposée évoquer (des images glanées au cours de voyages en Israël durant plusieurs années) que par sa valeur esthétique: le recours au traveling et au zoom sur les détails les plus précis de chaque photographie. Une mise en mouvement de l’image qui nous plonge dans leur dynamisme et leur vérité la plus crue.

L’aspect général est simple: des scènes d’horreur, des corps mutilés traînés à même la boue (on croirait un ramassage de cadavres après une épidémie de peste).
Seulement, les images se transforment progressivement sous l’oeil du spectateur (complice ?) de cette cruauté: des cadavres émergent une beauté séquencée, choisie dans les détails de la peau du mort, dans les courbes parfaites de son corps sans vie. On croirait un instant voir une représentation localisée de la dépouille de Jésus sur sa croix, ou le détail d’un corps quelconque, en extase, immobile.

La référence à l’iconographie religieuse n’est pas vaine. Une voix accompagne cette vidéo, déclamant, en hébreux, les extraits du Deutéronome 21:18-21, «Quand un homme a un fils pervers et rebelle, qui n’obéit pas à son père et à sa mère, ils le feront fouetter? S’il ne les écoute toujours pas, son père et sa mère se saisiront de lui et le conduiront à la Cour suprême de sa région. Les parents doivent déclarer: Notre fils que voici est pervers et rebelle. Il ne nous écoute pas et il est exceptionnellement glouton et ivrogne. Tous les hommes de sa ville le feront mourir à coups de pierres, afin que tu extirpes le mal du milieu de toi».
Ou encore un extrait de la Genèse 13:10: «Il leva les yeux et considéra toute la plaine du Jourdain, toute entière arrosée, avant que l’Eternel eût détruit Sodome et Gomorrhe; semblable à un jardin céleste».

On croirait ce diaporama directement inspiré du poème de Charles Baudelaire, «Une charogne», où un corps en décomposition devient le sujet exemplaire de l’extase du poète et l’objet d’un hymne à la beauté sans égal.

L’impression générale qui se dégage de ce tableau poétisé du quotidien est intemporelle (d’ailleurs aucune mention n’est faite de la durée de la vidéo, pas même dans le communiqué de presse), elle a beau se fixer sur les détails magnifiés de ce corps sans vie, l’ensemble revient cruellement pour rappeler la réalité, comme si un moment les sens, l’ouï;e et la vue, avaient été bernés par ces digressions focales.
La réalité nous retombe dessus: un cadavre gît à même le sol, dans sa nudité la plus christique, une victime.
L’oeuvre est une tentative de faire d’un objet (ce que le corps devient juridiquement après la mort) un objet sacré, tout de même.

La banalité du Mal, pour paraphraser Hanna Arendt, vient ici servir un discours artistique engagé, et démontre l’un des modes l’utilisation détournée qu’on peut faire de clichés cruels et barbares.
La barbarie est ici sublimée, elle est domptée dans une volonté avérée d’en tirer le beau.

Voilà la différence entre cette vidéo et d’autres images dont le traitement médiatique empêche toute sublimation, et tout recul: la banalité de l’exécution de Saddam Hussein ou celle des photos des détenus d’Abou Graï;b ont la même valeur en termes de cruauté, mais n’ont pas reçu le même traitement. Elles sont restées l’expression de la barbarie humaine exposée au visage du monde sans filtre poétique. Mais non sans mise en scène. Elle est là rudimentaire, orchestrée pour les besoins de la restitution pure et simple de l’intolérable: la mise à mort.

La mise en parallèle de ces quelques documents photographiques nous présente un même sujet sous des formes variées, mais dont l’objet reste le même: dire que le respect de la dignité humaine dans ses formes les plus élémentaires est annihilé, absorbé par la nécessité de montrer, guidé par une certaine forme de voyeurisme dont les médias sont les premiers à se gargariser sous le prétexte fallacieux du droit à l’information de tous.

Malheureusement, le droit à la dignité est de loin le droit le plus indérogeable, le plus imprescriptible, le plus indisponible, devant lequel tous les autres droits créances doivent céder, y compris le droit à l’information.

Doit-il en être de même dans le cadre de l’Art contemporain? Doit-on tout montrer au risque de banaliser ce qui reste de la barbarie à l’état pur?

La forme, si elle complète le fond, ne doit jamais en lisser les aspérités les plus saillantes.

Le travail de Joseph Dadoune y parvient, et jamais la beauté ne prend le dessus sur la cruauté: elles interpellent à tour de rôle sans jamais convertir le spectateur en voyeur amusé et complice. Le spectateur devient même honteux : de sa propre inertie, d’une complicité virtuelle qui consisterait à trouver belles ces images. Pourtant elles le sont. On peut l’estimer sans complaisance.

Informations pratiques:
Joseph Dadoune, «Universes»
Du 06 Janvier 2007 au 16 Janvier 2007

Lieu:
Galerie Martine Aboucaya
5 rue Sainte Anastase
75003 Paris

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