ART | CRITIQUE

Zimoun

PFrançois Salmeron
@15 Mai 2017

Réalisant de grandes sculptures sonores à partir de matériaux humbles, Zimoun s’inspire du minimalisme, de l’art cinétique, et fait appel à des procédés efficaces (sérialité, répétition, mise en boucle) pour produire des œuvres retentissantes. A la fois ludique, populaire et spectaculaire, «Mécaniques remontées» saura ravir un large public.

C’est sous la nef de la grande halle, dans le ronronnement produit par une cinquantaine de bétonneuses, que l’on noue contact avec l’univers de Zimoun, artiste autodidacte suisse né en 1977. 49 prepared concrete mixers est l’une des trois œuvres inédites pensées par l’artiste pour le Centquatre. De par son systématisme, ce dispositif nous rappelle les Terracotta Daughters de Prune Nourry, ou les roues de vélo empilées par Ai Weiwie lors de «Follia Continua», qui s’appuyaient aussi sur un principe de répétition.

La sérialité comme principe esthétique

Si l’œuvre de Zimoun fonctionne par séries, démultipliant les mêmes motifs dans chaque pièce, 49 prepared concrete mixers présente de nombreux paradoxes. Inamovible (les bétonnières sont ancrées dans le sol) et mouvante (elles tournent en continu), l’installation se situe à l’intersection de l’art, de l’artisanat et de l’industrie. Les bétonnières, censées produire du ciment, un matériel lourd et concret («concrete buildings» dirait-on en anglais), brassent ici du vent et créent au mieux une sorte de ronron, de rumeur ou de sons immatériels. Comme le suggère le titre de l’exposition, «Mécaniques remontées», les machines fonctionnent comme un programme autonome, une boucle. Mais c’est la main de l’homme (ou le geste de l’artiste) qui leur confère un sens: soit en les utilisant sur les chantiers suivant leur fonction première, soit en leur prêtant un usage et une position inédits en les déplaçant dans le champ de l’art.

Chorale mécanique

Plus surprenant, le tournoiement des bétonnières, et leurs différentes inclinations, rappelleraient les mappemondes, la rotation de la terre ou un trou noir. Mais si le mouvement (physique, astronomique, géographique) est omniprésent chez Zimoun, le son est tout aussi important. En effet, 49 prepared concrete mixers peut s’appréhender comme chorale mécanique dont les ondes résonnent sous la nef. L’artiste cherche à optimiser l’acoustique de ses installations, en exploitant au mieux l’espace d’exposition.

Puis on se glisse sous la carcasse métallique d’un container. Celui-ci, tel un théâtre animé, accueille des dizaines de sachets en papier recyclé (ceux que l’on trouverait au marché ou dans les rayons fruits et légumes) qui s’activent devant nous. On décèle de petits câbles électriques qui diffusent un souffle sous chaque petit paquet et l’animent: cœurs battants, les sachets semblent prendre vie, se gonfler comme des poumons, puis se rétracter comme des feuilles asséchées, dans un bruit de froissement. Sérialité, répétition, accumulation, matériaux humbles issus du quotidien, son, installation électrique: tous les principes de Zimoun sont bel et bien là, et continueront à être déclinés tout au long de l’exposition.

Grondements, fracas et vibrations

S’appuyant sur les mêmes préceptes, les installations de Zimoun se développent toutefois selon diverses intensités: grondements sourds, fracas, vibrations passant par le sol… En ce sens, 255 prepared ac-motors apparaît sans nul doute comme l’œuvre la plus impressionnante – voire agressive, oppressante. Si elle rappelle visuellement les fameux Pénétrables de Jesus Rafael Soto, il n’est toutefois pas question de se faufiler entre les mobiles ici. Pour le spectateur, l’interaction avec l’œuvre ne se fait plus par le biais du toucher mais par le son et les vibrations qui l’assaillent.

Animer les objets

Plus délicate et graphique, 400 prepared dc-motors esquisse des traits de graphite suivant le balancier de turbines fixées à un mur. Le tempo plus ou moins rapide du mécanisme produit un son lisse et continu, loin du vacarme de la pièce précédente. Plus poétique, les cartons de 255 prepared ac-motors se soulèvent par un jeu de poulies, comme si une main invisible les bougeait. On se croirait dans un décor de théâtre surréaliste où un prestidigitateur nous donnerait l’illusion que les objets, aussi banals soient-ils, peuvent s’animer.

Les deux œuvres qui nous auront paru les plus marquantes auront été réalisées spécialement pour l’exposition du Centquatre. 600 prepared dc-motors dispache sur le sol des turbines sur lesquelles ont été greffés des bâtonnets. En s’activant, ceux-ci s’entremêlent et entrent en collision – une sorte de sciure se répand, trahissant un phénomène d’usure. Chaque bâton semble suivre son propre rythme, comme s’il se trouvait individué, et se trouve à la fois intégré dans un réseau.

De par ses dimensions, 658 prepared dc-motors propose l’installation la plus spectaculaire de l’exposition, alors qu’elle repose paradoxalement sur une grande économie de moyens. Les quatre murs d’une salle sont recouverts de cartons qui s’empilent sur plusieurs mètres. Une boule de coton relayée à un pendule vient frapper chaque carton. Les boites servent de caisse de résonnance au choc produit, la salle vide offre un écho à l’ensemble des percussions, et l’accumulation des sons produit finalement un brouhaha retentissant.