ÉCHOS
01 Jan 2002

06.10.06. A quoi sert le livre de Roland Recht ?

Un commentaire libre de Jean Kempf sur le livre de Roland Recht, À quoi sert l’histoire de l’art, paru récemment chez Textuel.

Par Jean Kempf

Voilà un vrai scandale éditorial — et je pèse mes mots — mais aussi une immense déception, à la mesure de la stature de Roland Recht, malheureux auteur de ce qu’il faut bien appeler un «contre livre». A l’heure où l’édition de sciences humaines est en crise, produire ce genre d’ouvrage relève de l’homicide volontaire.

Alerté par quelques listes de distribution, et le bouche à oreille j’acquiers ledit ouvrage. Premier choc : ce magnum opus que vantaient certains critiques de radio culturelle est une toute petite chose de 110 pages aérées, menées sous forme de conversation et coûte . . . 17 €.

Certes l’histoire de la philosophie peut se retrouver bouleversée par 4 pages bien senties. Mais l’histoire ? Et à l’époque du fast-lire et du zapping, la réponse (capitale) à une aussi belle question ne peut passer par une simple plaquette.

La taille d’abord. Size matters, désolé. On ne peut lever des ambiguï;tés, convaincre de la spécificité, voire de l’existence, d’une discipline par quelques remarques, déclarations et aphorismes. Je ne suis pas sûr de partager les positions de Roland Recht sur la définition de l’histoire de l’art (65), mais je le suis en tout point lorsqu’il déclare qu’elle prospère dans le monde anglophone et germanique (mais que dire du monde latin ?) alors qu’elle se trouve en France reléguée dans les limites de l’université.

Ses explications ne me convainquent pas pourtant, mais surtout en raison de leur caractère peu développé et superficiel alors qu’une étude large et approfondie s’imposait. Car il y a d’autres disciplines où le schéma est identique, la littérature comparée par exemple. Ce n’est donc peut-être pas que la démarche française serait plus pratique (ou anti-théorique) que l’allemande ou l’américaine, on pourrait même assez facilement affirmer le contraire. Il faudrait en revanche peut-être regarder du côté de la structure même de l’historiographie française (et ses rapports très distants avec l’idéalisme hégélien à l’opposé de la tradition historiographique anglophone, surtout américaine, et allemande), ainsi que vers la formation des cadres depuis l’époque napoléonienne. Je dois reconnaître que Recht en parle un tout petit peu mais comme à la marge, alors que ce fait est central, non pas simplement pour comprendre l’histoire de l’art française (sinistrée aujourd’hui il faut bien le dire) mais pour expliquer l’état catastrophique de l’université française toute entière alors que l’Allemagne, le Royaume uni, et les Etats-Unis, malgré des difficultés, prospèrent dans ces domaines.

En effet, le partage de la formation entre les « grands corps » de l’Etat (ou assimilés) par des Ecoles, et les professions « libérales » par l’Université a permis certes le développement post-colbertiste du pays, mais lui ferme les portes du XXIe siècle. Or, l’analyse que fait Recht du creuset- de la discipline (p. 47), indispensable à la compréhension de ce phénomène qui a plombé l’histoire de l’art en plombant l’université, reste chétive. Pour le dire vite, aux Etats-Unis tous les historiens, quels que soient leurs futurs missions ou emplois, sont formés à l’université. Et cela change tout !

La forme conversationnelle ensuite. Il s’agit du principe de la collection (faire du très sérieux sur un mode plus léger, en tout cas moins formel) ; l’argument devrait donc tomber de lui-même. Pourtant à l’heure des difficultés qu’ont les éditeurs à trouver de bons manuscrits et à arriver à en faire de bons livres produire une série de remarques et de «fiches» où tout est passé en revue, évoqué et jamais étayé, dessert le champ des sciences humaines et de cette discipline même que Recht entend servir.

En effet, l’un des principaux problèmes que je constate dans les manuscrits que je lis est un déficit d’articulation entre idées fortes (thèse si l’on préfére) et démonstration (administration de la preuve). Ou pour le dire autrement, soit je vois de la «théorie» (au sens américain du terme), de l’essai, ou des lectures «poétiques» qui se camouflent sous la définition de «critique» (soit dit en passant réhabilitant la plus éculée des critiques impressionnistes), soit ce sont au contraire de pesantes et ènièmes démonstrations labourant des champs dont il ne reste bientôt plus rien.

Ce serait donc le moment qu’un professeur au collège de France donne l’exemple. A moins que, bien sûr, il ne s’agisse que d’une petite organisation entre amis, comme l’est, par exemple, la publication des leçons inaugurales au Collège de France. Financées par le contribuable, ces leçons sont publiques mais leur texte ne l’est pas. Il est en vente (http://www.college-de-france.fr/site/ins_pub/p1152516436879.htm), édité par une maison privée (on aurait pu penser qu’un éditeur public aurait au moins pu être choisi) et surtout non disponible en téléchargement. Il s’agit ni plus ni moins que d’une confiscation de biens publics sur lequel même les Etats-Unis, pays tout de même plutôt . . . libéral, est très attentif («keep public research public» demande le Congrès).

Les propositions de Recht sur l’école enfin. Ici, on a un peu de mal à réprimer sa colère. D’abord pour la connaissance extrêmement floue que le professeur au Collège de France, ancien directeur des musées de Strasbourg, a de l’enseignement du second degré. La situation que décrit Roland Recht est caricaturale, et j’espère que quelque(s) professeur(s) honni(s) d’arts plastiques, de lettres ou d’histoire-géographie se lèveront pour lui répondre.

Quant aux grandes propositions qu’il trace pour la réforme (ou l’idéal), leur évidence laisse pantois. Développer le regard à l’école, l’esprit critique face aux images, la mise en perspective de l’art. Mais que font donc nos collègues depuis . . . 25 ou 30 ans ? Il suffit d’ouvrir un manuel d’histoire ou de français, ou de fréquenter une classe, ou d’avoir un enfant scolarisé pour s’en rendre compte. Et si les résultats ne sont pas au rendez-vous, le sont-ils plus en grammaire ou calcul mental, ou en langue.

Ce n’est donc pas faute des objectifs et par ignorance, Recht fait fausse route. Mais comment s’en rendre compte quand on dispose de quelques lignes pour convaincre ? Il n’en reste donc que quelques aimables propos de café du commerce, ou de tribune libre du Figaro, sur le déclin de l’école. Et ce n’est pas en lançant l’adjectif «pathétique» (p. 44) face à la question de l’émergence des «animations» dans les monuments patrimoniaux que l’on résout le problème. Je signale à Roland Recht, que ces «animations», qui nous viennent d’une certaine «muséographie» des hauts lieux aux Etats-Unis, relèvent de phénomènes bien plus profonds que la simple commercialisation. C’est tout un régime de la mémoire qui est en jeu, et elles relèvent du réinvestissement sur un mode participatif et affectif des lieux de mémoire, spectaculaire plus que spéculaire que certains historiens de la mémoire comme David Lowenthal ont bien analysés. En tout état de cause l’historien se doit-il de juger avant d’avoir expliqué ? Est-ce vraiment là le rôle d’un grand intellectuel et chercheur vers qui l’on se tourne pour des «pistes», des voies, des ouvertures ?

Alors que la mémoire est au centre des nouvelles interrogations du présent, la remarque de Roland Recht tombe un peu court. Mais peut-être – ce n’est qu’une hypothèse – est-ce là une faiblesse structurelle de l’histoire de l’art qui entre le commissaire priseur et le conservateur, au fond, sert plus la valorisation des biens culturels qu’elle ne participe au fait historique global. D’où l’émergence, concurrentielle (quoi qu’en dise Recht p. 65-66) de l’histoire culturelle qui fait de l’histoire de l’art une histoire des arts et la place ainsi en position de science auxiliaire, alors qu’elle-même occupe aujourd’hui, par ses capacités de synthèse, une position centrale dans le champ du savoir.

Enfin, et ce n’est pas peu paradoxal pour un livre d’historien de l’art, la forme matérielle de ce livre. Pour un volume de ce prix, elle devrait être modèle. Or l’éditeur a choisi les pires tics de graphiste pour les pages de titre et pour les respirations internes qui relèvent plus de la page magazine de certains quotidiens. Cette mise en page sacrifie à la mode mais ne fait pas sens : elle ne sert pas le texte, mais attire l’attention sur le graphiste.

Enfin, inadmissible (surtout eu égard à la brièveté du texte), les fautes typographiques (hélas de plus en plus courantes dans l’édition, signe de la disparition des métiers du livre). Au fond, ce texte aurait dû être publié dans un journal ou un magazine, ou être placé, pour information, en libre lecture sur le site web de l’INHA ou du Collège de France.

Mon grand reproche – et il est à la mesure de la renommée de l’auteur – est que cet ouvrage est une tromperie qui nous prive d’un vrai livre sur le sujet, vrai livre qui ne verra finalement peut-être pas le jour.

Tout n’est pas mauvais pourtant dans ce trop bref texte. Les remarques sur les tutelles multiples, sur la sclérose du système, sur les rendez-vous manqués, sur la starisation du musée sont pertinentes et viennent de quelqu’un qui sait de quoi il parle. Mais on a tout de même l’impression que c’est l’ «intervieweuse», Claire Barbillon, qui mène les débats, injecte les vrais questions, et au fond fait le livre. Peut-être devrait-elle écrire sous son nom le livre que j’appelais de mes voeux, avec la complicité – comme on dit chez Drucker – de . . . Roland Recht.

Jean Kempf
Professeur des Universités
Directeur
Presses universitaires de Lyon
86, rue Pasteur
F-69365 Lyon Cedex 07
France
http://presses.univ-lyon2.fr/

Roland Recht, À quoi sert l’histoire de l’art, Textuel, 2006, 110 p., 17 E. http://www.editionstextuel.com

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