DANSE | SPECTACLE

We Was them

PSmaranda Olcèse-Trifan
@29 Mar 2010

Dans la nouvelle pièce du co-fondateur des Ballets C de la B, la violence rayonne des corps, portée par les fragments de notre culture visuelle. Parfois à la limite de la folie meurtrière ou de l'animalité...

Le Théâtre des Abbesses accueille la nouvelle création d’Hans Van Den Broeck, une pièce qui distille une énergie turbulente, vecteur d’un trouble qui persiste au-delà de la représentation, du fait même des résonances qu’elle instaure avec des situations auxquelles les médias, hélas, nous ont habitué, qu’il s’agisse de prises d’otages ou de conditions factices d’émissions de télé-réalité.

Fondateur, avec Alain Platel des Ballets C de la B, le chorégraphe belge développe depuis 2002 ses propres projets. Ainsi la trilogie Settlement — Nomads — Homeland, dont les origines remontent à deux semaines d’atelier en 2007 avec des performeurs australiens sur le comportement d’une population urbaine immigrée dans un village temporaire.

D’une certaine manière, We Was Them s’inscrit dans la continuité de ce travail. L’intensité de l’engagement physique et émotionnel des danseurs porte des problématiques liées au déracinement, à la perte d’identité, aux troubles comportementaux que cela peut induire. Hans Van Den Broeck pose une situation complexe et ambiguë qui se dévoile par bribes dans les détails d’une scénographie élaborée et naturaliste: il s’agit d’un lieu retiré et pourtant accessible, le théâtre d’un enfermement de circonstance.

Le chorégraphe procède à une mise en situation d’après les protocoles d’une expérience, laissant ses 5 danseurs évoluer dans cet environnement. Il y va de la performance, lutte, mime, parole, jeu, cris et aboiements. La danse nourrit tout cela. Elle ne fait irruption en tant que telle que par moments : des soli désespérés, nourris à une énergie provocatrice, bagarreuse, comme pris dans une lutte, une violence du corps révolté contre lui-même.

Mis à part ces moments d’éclat, les mouvements servent un propos, une trame narrative, avec ses flous, ses zones d’ombre et de doute : qui sont les hôtes et qui les otages? Des hommes cagoulés — dans un jeu qui reprend les codes du théâtre de marionnettes — manipulent les éléments du décor et les corps des danseurs, créant, du simple fait de leur présence, une tension électrique. Il y a une brutalité froide dans cette façon de traiter les corps comme s’ils étaient dépourvus de toute volonté. La danse se niche de manière subtile dans ces contacts. La façon dont on anticipe l’intention, le mouvement, le geste du bourreau, pour qu’il n’y ait pas de blessure tout en gardant la dynamique violente de la séquence, relève de la virtuosité.

Des rapports de forces pervers s’instaurent: la soumission, l’inertie, l’immobilité qui caractérisent les contacts avec les hommes en noir semblent générer de l’agressivité, de la violence, des décharges de furie envers ceux qui partagent la même condition. On atteint un régime de réalité qui rappelle la formule de Hobbes « homo hominis lupus ». L’animalité suinte, nous sommes témoins d’une descente vers les instincts les plus primaires: les danseurs incarnent par moments des chevaux sauvages ou des chiens qui aboient sous la lune. La folie meurtrière éclate dans un long moment épuisant, où ils essaient de se noyer les uns les autres.

La gratuité de leurs actes est mise en abîme par le fait que cette violence se retourne bientôt contre eux, chacun continuant de manière compulsive et irrépressible à s’immerger la tête dans la piscine qui occupe le devant la scène. Nous pensons avoir assisté au climax de la tension, mais d’autres épisodes délirants d’un imaginaire maladif s’enchaînent, tel le jeu, à l’issue sanglante, de la maison des poupées, la diva couronnée de plumes qui chantonne du jazz d’une voix rocailleuse, le corps qui patauge dans l’eau boueuse de la piscine. Une forte impression de temps cyclique, sans échappée possible, se précise.

La menace vient de l’intérieur, les danseurs jouent à la fois les bourreaux et les victimes… We Was Them… Cette situation évolue vers une dissolution troublante des repères. Une question affleure: tout ceci est peut-être un prétexte pour aborder l’altérité fondamentale qui se love au fond de chaque être humain.

— Mise en scène: Hans Van den Broeck
— Créé et interprété par: Robert Clark, Ivan Fatjo, Harold Henning, Anthea Lewis, Anuschka Von Oppen
— Musique et son, composition: James Brown, Eric Faes, Jason Sweeney
— Scénographie et lumières: Dirk De Hooghe
— Vidéo: Carlos Mullins
— Costumes: Ann Weckx
— Dramaturgie: Bart Van den Eynde