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Stéphane Pencréac’h

Si, Stéphane Pencréach abandonna ses études d’histoire pour se consacrer entièrement à la peinture, il n’en demeure pas moins que son intérêt pour le passé est encore omniprésent dans son œuvre. Il y revisite notamment l’histoire de son passé intime, et celle de ses peintres fétiches.
Les fantômes de Bacon, Picasso, Caravage, et bien d’autres, côtoient les figures du fantasme inconscient. Freud a montré le lien tenace qui unit ces deux histoires à travers la double analyse des mythes infantiles et ceux de la culture.

La peinture de Stéphane Pencréach, en ce sens, est profondément freudienne. Et, la présente exposition rajoute une couche à cette dimension «oedipienne», dans la mesure où elle propose une réinterprétation plastique des grands mythes de l’Antiquité. De Narcisse à Circé, de Laïos au Minotaure, de Dédale à Icare, l’artiste nous offre une véritable galerie de portraits de ces héros de la mythologie qui ont tant inspiré les peintres et la psychanalyse.

Hélas, Pencréac’h n’évite pas l’écueil d’une interprétation beaucoup trop littérale, notamment pour ses pièces de bronze sculptées. Ainsi, Le Sens de la vie avec son symbolisme de pacotille s’incarne dans deux bras en forme de croix auxquels pendent un crâne et un baigneur. Il ne fait pas mieux avec La Moitié du temps où deux moitiés de crâne sont reliées horizontalement par un sablier. Nulle poésie ici!

Et, un tableau comme Icare avec ses jambes de superman en justaucorps rouge, planté au sol, nous rappelle certes l’intérêt de Pencréac’h pour le mélange des genres (n’hésitant pas à mixer, comme dans ses précédentes expositions, des personnages du cinéma de SF à des références classiques de l’art), mais sans éviter, ici, le mauvais goût. Si bien qu’on ne perçoit même plus la dimension comique du tableau derrière cette avalanche de trivial et de kitch. N’est pas Beckett qui veut!

Le peintre, inventif dans ses précédentes expositions, devient décevant à force d’user de ces métaphores inutiles et naïves. De même, le Narcisse avec son fond noir est une citation évidente du chef d’œuvre de Caravage qui compte parmi les références préférées de Pencréac’h, mais il sert, ici, une peinture à la transgression si dérisoire, qu’on ne sait plus si elle est voulue par l’artiste ou par le mauvais goût des acheteurs potentiels.
La jeune fille, qui se masturbe, jambes écartées, est certes au comble du narcissisme, mais ne peut tenir un instant la comparaison avec le moindre des tableaux de Courbet. On est, au mieux dans une version illustrée de l’Histoire de l’œil de Bataille adaptée pour ados mordus de BD, au pire dans l’univers de ces fantasmes faussement transgressifs qui font passer un peintre pour un critique aigu du monde contemporain.

Ainsi, le linceul de Coré dégoulinant de sang semble d’une cruauté gratuite. Et la fornication de Circé prétextant des jaunes rappelant les couleurs néo-expressionnistes d’un Baselitz et des figures qui, pour le coup, s’envoient effectivement en l’air, ne semble répondre à aucune nécessité artistique.
Enfin, le recours systématique aux fonds noirs (évoquant tout autant les vanités de Philippe de Champaigne, le style du Caravage ou celui de Manet), et l’emploi du cadre géométrique à la Bacon, ne suffisent pas à constituer un fait pictural convaincant.

C’est seulement avec l’imposant tryptique (L’Atelier) et le tableau du Minotaure qu’on retrouve le peintre pétri de talents qui avait séduit dans ses précédentes expositions. Pencréac’h redevient alors capable de conquérir l’espace du tableau en faisant surgir des formes par le mélange savant d’une peinture de facture très classique (on y reconnaît l’empreinte de Manet et de Braque associée à celle d’une fresque de Tiepolo) et l’apport de son usage de la 3D par son insert de fragments de mannequin notamment.
Cette recherche formelle incessante donne à cette peinture son intérêt esthétique. En refusant toute idée de pureté du médium, Pencréac’h met en place une pratique picturale plurielle, qui n’hésite pas à confronter les disciplines (peinture, sculpture, installations) et à les parasiter par des objets manufacturés (jouets, mannequins) ou des matériaux «pauvres» comme le plastique, le bois ou le polystyrène.

C’est l’alternance des peintures et des sculptures qui caractérise cette exposition. Les douze peintures monumentales de formats identiques (2 x 2m) — dont le tryptique — alternent avec cinq bronzes aux dimensions plus modestes et diverses. Les figures sculptées du Faune et du Buste de Minotaure (la sculpture en bronze patinée est la plus convaincante sans doute) semblent être comme des répliques en 3 D échappées des tableaux.
Ainsi, une toile présente Dédale, le patron des sculpteurs (qui introduisit, selon la légende, le mouvement dans la statuaire grecque), peint comme s’échappant des lourdes grilles d’une prison.
Dans un autre tableau, Laïos (le père d’Œdipe) est enfermé cette fois derrière de solides barreaux! Cela permet au peintre de compartimenter la surface du tableau à l’aide de grands traits géométriques, à la manière de Bacon.
L’enfer en art concerne toujours une forme d’enfermement (plastique ou photographique) dans laquelle les figures sont figées. Face aux peintures de Pencréac’h, on ne peut s’empêcher de penser à la remarque de Platon sur ces statues de Dédales «si saisissantes de vérité qu’il fallait les enchaîner pour les empêcher de s’enfuir».

Œuvres
— Stéphane Pencréac’h, Minotaure, 2012. Huile et parties de mannequins sur toile. 200 x 200 cm.
— Stéphane Pencréac’h, La Pythie, 2012. Huile et parties de mannequins sur toile. 200 x 200 cm.
— Stéphane Pencréac’h, Le Sens de la vie, 2012. Bronze patiné. 75 x 80 x 17 cm.
— Stéphane Pencréac’h, La Moitié du temps, 2012. Bronze patiné. 15 x 24 x 16,5 cm.
— Stéphane Pencréac’h, Persée, 2012. Huile et parties de mannequins sur toile. 200 x 200 cm
— Stéphane Pencréac’h, Artémis (le Mouton), 2012. Huile et figurine sur toile. 200 x 200 cm.