ART | CRITIQUE

Sit in the machine

PCamille Fallen
@18 Nov 2011

À la galerie Air de Paris Sit In The Machine de Liam Gillick jouxte Florbelle (After Sade) dont le commissaire est Vincent Romagny. Entre les deux, pas d’autre rapport peut-être, que le rapport: au livre manquant, à l’autre, à ce qui survient ou s’invente encore après.

En train de s’écrire depuis 2004 en relation avec ses expositions, le livre de Liam Gillick Construccion de Uno (Construction of One), n’est finalement pas là. Retiré par l’artiste et non brûlé — comme Les Journées de Florbelle ou La Nature dévoilée l’aura été par le fils de Sade. Cette absence opère tel un attracteur commun aux deux expositions, tournant l’imaginaire et le désir en direction d’un livre manquant, à venir ou consumé.

L’exposition de Liam Gillick reste en effet un extrait du livre en cours dans lequel d’anciens ouvriers d’une usine de voitures du nord de l’Europe reviennent sur les lieux désaffectés et discutent du devenir des industries. Entre cendres et avenir, entre société industrielle et post-industrielle, Liam Gillick poursuit ainsi son travail sur la production, la post-production et les récits post-utopiques.
Tressant l’histoire passée à celle qui se répète ainsi qu’à celle qui ouvre l’horizon de son attente, jouant synchroniquement des diachronies, c’est donc du temps qu’il est aussi question et, de la même façon que des locaux peuvent l’être, de son occupation (technique, esthétique, politique mais aussi mnésique, prospective, etc.).

Dès l’entrée de la galerie, glorifiant la lutte ouvrière et la CGT, un chant obsédant, sans cesse relancé, ne tarde pas à se graver dans l’esprit, ritournelle qui continuera longtemps son office répétitif:
«Pour la lutte des engagés, hallelujah […], pour les délégués qui vont lutter, hallelujah […] on peut plus abandonner, hallelujah»
Avant de reprendre et de recommencer, ce chant (qui est également celui qui accompagnait le travelling de l’usine occupée dans Sochaux 11 juin 1968), s’achève en déflagrations: vacarme de machines industrielles ou coups de feu et grenades de CRS, quand les uns vont avec les autres et que des ouvriers, à Sochaux, furent effectivement tués.

C’est dans cette atmosphère sonore que la première salle présente aux murs des structures grises, noires et blanches dans ce qui figure, avec ses bancs tables ou tabourets noirs et blancs minimalistes, une aire de repos de l’usine Volvo Kalmar où s’asseoir encore, même si l’installation évoque désormais les cases inégales d’un jeu d’échecs éparpillé, là où les contenus esthétiques et politiques de la case repos — et de sa vacance — sont à réinventer. Traversées par le dessin d’une montre fabriquée chez Lipp pendant la grève, deux affiches annoncent les deux films de la salle attenante, le titre Sit In The Machine détachant le mot «ma–chine» et son trait d’union: prémonitoires et actuels.

Car dans la salle suivante, vision infernale et vision idéale cohabitent. C’est pour des ouvriers chinois contemporains, réellement «sit in the machine», que résonne le chant anachronique du groupe Medvedkine qui accompagne parallèlement les images de l’usine Volvo Kalmar, filmée lorsque, dans les années 70, les ouvriers y pratiquaient l’auto gestion.
Après cette brève période d’utopie réalisée mais passée, la déshumanisation industrielle a refait surface ailleurs: plaçant des plaques de métal puis se courbant tandis que s’abat sur eux la presse qui les écrase indéfiniment, les ouvriers chinois témoignent ainsi d’un éternel retour déploré ou célébré à travers un chant qui, de sa boucle répétitive, se conjugue à tous les temps.

En dehors des boutons ronds aux couleurs primaires sur les montres du designer Roger Tallon (décédé quelques jours après le vernissage), le noir, le blanc, le gris dominent la salle de repos et les deux films légèrement floutés, renforçant l’atmosphère spectrale et l’impression de se tenir entre souvenir et cauchemar, rêve et anticipation, là où le temps est hors de ses gonds et qu’il faut encore une fois le remonter autrement.

De son côté, Florbelle (After Sade) a pour point de départ le dernier roman écrit par Sade dans l’asile de Charenton, roman dont il ne reste que les Notes, séries d’instructions que Sade se donne à la troisième personne pour le corriger.
À partir de là, Vincent Romagny, commissaire de cette exposition, a lui-même fait varier ses injonctions, demandant à certains artistes qui n’avaient encore jamais réalisé de gravure, d’en faire une à partir des notes de Sade — exposant également un dessin inachevé de Pierre Klossowski— , tandis qu’il se liait à travers des pactes encore différents aux autres artistes.

D’une exposition à l’autre, de Liam Gillick à Sade, avec Jay Chung & Q Takedi Maeda, Monica Majoli, Anne Laure Sacriste, Josef Strau, Benjamin Swaim, Virginia Overton exposant chacun une œuvre, les productions esthétiques et techniques apparaissent ainsi à travers le prisme de rapports: d’égalité parfois, de domination et de soumission souvent. À y laisser sa peau et le livre: en jouissant ou en crevant. Et à se demander encore: que faire maintenant, et comment ?

Œuvres
— Liam Gillick, Sit in the machine, 2011. Double digital vidéo-projection. 4’32 et 12’47 en boucle
— Liam Gillick, Rest area racks 1-3, 2011. Tables et tabourets, poudre aluminium et plexiglas. 3 x (200 x 30 x 8 cm), 100 x 100 x 30 cm, 3 x (45 x 45 x 45 cm)
— Liam Gillick, Sit in the machine, 2011. Affiches et bancs, poudre aluminum, impression sur papier, aimant. 200 x 50 x 45 cm, 2 x (119 x 84 cm)
— Fabian Marti,The Doubt, Hey Now it’s the Sun § The Rise, 2011.
— Jay Chung et Q. Takeki Maeda, Untitled, 2011.
— Anne Laure Sacriste, Suivez bien exactement tous les souvenirs des feuilles grises, 2011.
— Virginia Overton, Untitled (mirror), 2011.
— Josef Strau, Days at Florence – The Lamp as a Printer, 2011.
— Pierre Klossowski, Les Désespérés du Directoire / Esquisse pour le petit Rose, 1964 / 1974
— Benjamin Swaim, Salammbô Schreber n°10, 2008-2011.
— Monica Majoli, Amy used twice, 2011.

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