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Practice Zero Tolerance

PPhilippe Coubetergues
@12 Jan 2008

A travers une série d’oeuvres plus ou moins distancées, Adel Abessemed aborde les tensions du monde actuel. Entre sculpture et installation, ses oeuvres évoquent l’idée d’une fermeté aveugle, exprimée par la notion de «tolérance zéro».

Adel Abdessemed signe l’exposition de rentrée du Plateau. C’est aussi sa première exposition personnelle dans une institution parisienne. Elle reprend et augmente un ensemble d’œuvres exposées cet été à la Criée de Rennes.
Son titre anglais, qui peut se traduire par «pratiquer la tolérance zéro» cite une démarche, un mot d’ordre largement répandu dans le monde occidental à l’égard des actions terroristes et plus généralement criminelles.

L’idée d’une fermeté aveugle, sourde au cas particulier, n’est pas nouvelle. Mais l’expression, empruntée au registre militaire, inquiète ou séduit, en suggérant tout à la fois la discipline, l’auto-conviction, le systématique, et une justice directe, radicale et non négociable qui fascine le politique par son efficacité supposée.

Il faut donc aborder l’exposition sous l’angle de cette problématique revendiquée qui renvoie directement à une actualité sociale et politique, à laquelle l’artiste d’origine algérienne serait particulièrement sensible. Pour autant, il ne faut pas s’attendre à ce que toutes les œuvres se prêtent explicitement à cette interprétation. Sans doute est-ce plutôt dans les interconnexions qui rapprochent ou opposent les œuvres entre elles qu’il conviendrait de reconstituer – utilement ou non – les intentions sensibles et conceptuelles du projet d’ensemble.

C’est une pratique assez répandue, devenue une sorte d’évidence contemporaine, un incontournable de l’exposition personnelle: un titre générique souvent en anglais (y compris quand ce n’est pas justifié, ce qui n’est pas exactement le cas ici) vient qualifier le rassemblement de quelques œuvres en les plaçant dans une perspective, qu’elles aient été conçues ou non à dessein. Une façon sans doute d’insister sur ce qui les fédère au-delà – ou en deçà – du disparate des apparences. C’est au visiteur d’opérer des liens, de «croiser les regards». L’ensemble peut-être perçu à la fois comme une vaste installation occupant tout l’espace d’exposition et comme la somme d’œuvres autonomes et potentiellement indépendantes. Ajoutons que dans le cas qui nous occupe, Dazibao – schéma réalisé à la craie sur fond de mur noir dans l’entrée de l’espace d’exposition – vient affirmer de façon didactique la nature organique d’un ensemble où chaque œuvre est en interrelation avec les autres.

Au sein de ce vaste projet, l’œuvre éponyme de l’exposition, Practice Zero Tolérance est un formidable trompe-l’œil, une épave de voiture calcinée entièrement réalisée en terre cuite. L’effet est saisissant car l’illusion matérielle résonne avec d’autres types d’illusions, plus idéologiques sans doute. Tout repose sur cette parfaite adéquation entre le jeu de la transsubstantiation (le passage d’un matériau à un autre – simulé ou effectif – de la tôle à la terre puis de la terre au charbon) et le jeu de la transfiguration (le passage d’une figure à une autre, du statut de l’objet à un autre, selon son contexte et son inscription). Et cette fascination pour une correspondance si habilement décelée, cette séduction irrépressible qu’exerce sur nous le mouvement même de cette métamorphose, nous prend au piège de notre propre rapport à la réalité et ses illusions, notre propre perception de l’actualité et ses détournements.

Pluie noire est une série de forets de perceuse, sculptés dans le marbre noir, surdimensionnés à différentes hauteurs d’hommes et disposés à la verticale. Autre métamorphose, du métal au marbre cette fois, autre déviation signifiante de statut, puisqu’à travers cette verticalité associée à cette disposition des objets, est évoqué un groupe humain. Cette sorte de portrait collectif et anonyme suggère des rapports d’agressivité contenue, de jeux de pouvoir, de relations hiérarchiques, etc. Une fois encore, le trivial et le noble cohabitent par le biais d’une matérialité rejouée. La tôle calcinée était rendue par la céramique, l’acier l’est ici par le marbre. La référence contingente et profane est transférée vers une matérialité anoblie, l’artiste recourt ainsi aux stratégies classiques de la métamorphose en sculpture pour servir un propos au faîte de l’actualité.

Autour de ces deux pièces maîtresses qui s’imposent par leur matérialité et leur mise en œuvre, se répartissent d’autres œuvres moins spectaculaires, peut-être plus légères. Schnell est une boucle vidéo de 11 secondes qui témoigne de la chute d’une caméra à 700 mètres d’altitude au-dessus de Berlin: tourbillon illisible d’images, ponctué par quelques images fixes de la ville. Wall Drawing est une série d’anneaux en barbelé dont le diamètre correspond aux tailles respectives de l’artiste et de sa compagne. Black House est un projet de monument conçu en écho au conflit israélo-palestinien.

Quelques photographies, regroupées sous le titre L’Atelier, viennent témoigner d’une pratique plus quotidienne de l’artiste, de ses recherches en cours, et peut-être d’œuvres en devenir. Le caractère moins imposant – ou moins finalisé – de ces quelques œuvres par rapport au deux premières, permet, peu ou prou, de situer la pratique de cet artiste dans ce qu’elle a à la fois d’indécis et de marquant.

Traducciòn española : Patricia Avena

Adel Abdessemed
Dazibao, 2006. Craie sur peinture noire. Dimensions variables.
Black House, 2006. Matériaux divers.
Schnell, 2005. Vidéo. 13 images, diffusion en boucle. 11 s.
Practice Zero Tolerance, 2006. Moulage en argile d’une voiture, céramique cuite au four à gaz. 365 x 165 x 120 cm.
Pluie noire, 2006. Installation, 51 modules sculptés représentant des forets, marbre noir. Dimensions variables.
Wall Drawing, 2006. Fil de barbelé pour sécurité militaire. Diamètres 172 et 169 cm.
7 frères, série «L’Atelier», 2005. Série de photographies et vidéos couleur. Dimensions variables.
Amygdale Fornix du cerveau, 2006. Dessin au fusain.