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Powered by Zero

PNicolas Bauche
@12 Jan 2008

Disney fait des petits. En s’emparant de la figure de Bambi, le faon naïf des célèbres studios américains, l’artiste norvégien Boerre Saethre joue avec l’imagerie enfantine autant qu’avec la représentation de la nature dans les arts. Son travail est probablement l’un des plus déroutants que l’on puisse voir, méditation glacée et morbide déclinée au gré de deux installations faites d’animaux et d’arbres.

Avec sa scénographie dépouillée, Powered by Zero nous fait pénétrer dans un univers à l’épure parfaite. Une manière de clore l’espace et de faire entrer le visiteur dans un monde perturbant. Car si le plasticien nordique clame haut et fort son refus de scénarisation préméditée, il joue néanmoins avec la culture populaire et décape l’innocence Disney à la lumière du réel. L’animation charmante des années quarante fait place aux charognes empaillées de la taxidermie, la narration à des spectacles pétrifiés.

Architecte de formation, Boerre Saethre a remodelé les locaux de la galerie Loevenbruck en deux pièces séparées par une ouverture toute en rondeur et dont les murs ne sont plus que couleurs et aplats : rouge sang pour la première et turquoise pour la seconde. Tout à nos visions chromatiques, la découverte d’un cadavre de biche allongé est une surprise de taille!

Saethre nous emmène ainsi dans l’univers des contes, où les humains se mêlent à la faune et se perdent dans les forêts, mais il en montre tout le macabre. Passer le porche de la galerie parisienne revient à laisser derrière soi un quotidien vulgaire que Bœrre Sæthre abolit par son «il était une fois» esthétique : une mise en scène de l’animal grâce aux outils du design.

Déjà aux Abattoirs (à Toulouse) l’artiste faisait montre de ce leitmotiv en mêlant des volatiles aux arcanes de ses structures : un clin d’œil aux Oiseaux d’Hitchcock, mais surtout un goût évident pour recycler la nature. La faune et la flore deviennent ainsi des composantes artistiques brutes dont on n’a plus qu’à disposer.

Tout à ses gestes esthétiques, l’artiste sépare Powered by Zero en deux scènes : une rampe érigée sur laquelle trône un pommier peint en blanc et aux six branches parallèles. Juste en-dessous, la dépouille d’une biche avec, à la commissure des lèvres, une mare de perles roses.
Sur les mêmes thèmes, la deuxième installation mêle des faons, dans des attitudes diverses, à des arbres bruts. A l’extrémité, une photo d’un homme, de dos, recroquevillé et au slip baissé. Son anus lumineux éclaire la nuit qui l’entoure.

Du cliché, forcément plus maniable, aux installations imposantes, Boerre Saethre décline les modes d’exposition de l’art sous toutes les dimensions. Le happening visuel est plus présent mais le cliché (le seul de l’exposition) dessine, en mode mineur, une autre ligne parcourant Powered by Zero. A l’inversion de nos modes de représentation (on a tendance à faire primer l’humanité sur l’animalité) s’ajoute un jeu sur le corps. Exposé, érotisé, maintenu dans sa perfection malgré la mort, il est le fil directeur d’un parcours artistique qui ignore la partition homme/animal. Les paysages de Saethre y gagnent en chair. Et l’art en substance.