DESIGN | INTERVIEW

Pierre Charpin

Objets domestiques non identifiés… Le mobilier conçu par Pierre Charpin pour la galerie Kreo reste une énigme colorée et sensuelle, à la fonctionnalité vague. Le designer se prête au jeu des questions-réponses, dévoilant ses intentions sans jamais briser le mystère inhérent à ses créations.

Anne Bony. Pierre Charpin, pouvez-vous me raconter votre exposition ?
Pierre Charpin. Vous devez la regarder… (Nous nous promenons dans l’exposition, la galerie Kreo offre un espace surprenant, rythmé de vastes volumes et de recoins. La présence des meubles est énigmatique.)

Quels sont les matériaux employés ?
Pierre Charpin. Il y a deux sortes d’approches : la première, utilisée pour Monolithe et Ufo, est la technique de la résine epoxy polie et moulée. La relation à la matière est décalée : je fais un moule puis le processus est enclenché. Il y a sur ces pièces un travail de polissage très abouti, réalisé par David Toppani, un prototypiste avec lequel je travaille depuis 20 ans. J’aime cette matière brillante, si soignée que je n’en saisi pas les limites, ne sachant pas où la matière commence et où elle finit.
La seconde est le travail de l’aluminium, un travail plus mécanique d’assemblage d’éléments ou de pièce emboutie comme pour la table basse où je laisse volontairement apparaître le travail de soudure. J’avais déjà expérimenté cette technique avec la série des tables Platform, exposées chez Kreo en avril 2006. Les étagères Onde et Séquence sont des pièces assemblées en aluminium. Visuellement transparentes, elle disparaissent, sont légères. L’aluminium est laqué de couleurs légèrement métallisées comme dans l’industrie automobile. Ces teintes ont une puissance de variations selon la lumière qui m’intéresse.

Vous utilisez un langage, une écriture de formes simples ?
Pierre Charpin. J’ai la volonté de faire des objets assez simples avec une présence forte.  Il y a de la douceur, de la sensualité, j’aime que l’on touche les objets. La raideur apparente est atténuée par la couleur. La couleur s’impose comme une évidence, c’est l’objet qui semble avoir trouvé sa couleur. Le bleu pâle de la table basse accentue la douceur de la forme.

La fonctionnalité de certaines pièces n’est pas évidente…
Pierre Charpin. L’évidence fonctionnelle ne m’intéresse pas. J’aime au contraire que l’usager détermine lui-même son propre usage, qu’il soit l’acteur de ses objets. Les deux luminaires Eclipse et Parabole sont exemplaires de cette intention. Un simple geste rotatif, mécanique, suffit à régler la lumière d’Eclipse, ce qui renvoie au cycle solaire. Parabole est un luminaire sur pied détaché de son réflecteur. L’usager fait varier l’intensité de la lumière en rapprochant plus ou moins le pied du réflecteur fixé au mur. Ce dernier est formé d’une double coque en résine, sensuel abîme de la lumière, dont la couleur rose évoque peut-être l’empreinte d’un sein ou une sculpture d’Anish Kapoor — ici, la couleur teinte la lumière. La colonne Monolithe a un usage non déterminé, cela peut-être un porte-manteau, une sculpture, les possibilités sont ouvertes. Ufo, lui, est un vide poche suspendu dans le vide, comme la quille d’un bateau lesté. Toutes les pièces sont à la limite de la fonctionnalité et elles sont fortement plastiques.

Et la couleur comment la vivez-vous ?
Pierre Charpin. J’ai une sensibilité particulière à la couleur, pas d’idées préconçues. J’ai oublié tout ce que je savais sur elle, je sais simplement quel rôle je veux lui faire jouer. Ici, les couleurs sont volontairement atténuées, pastels, car elles offrent (avec la lumière sur la matière) des perspectives très riches, de nombreuses sensations visuelles.

Pouvez-vous m’expliquer le titre de l’exposition « 8 1/2 » ? Est-ce une référence au film de Fellini, à la douceur de Claudia Cardinale ?

Pierre Charpin. Non pas du tout… En réalité il y a plusieurs explications : la première est pragmatique. J’avais conçu un miroir pour l’inauguration de la galerie Kreo, rue Dauphine. Si j’ajoute ce miroir, réalisé il y a quelques mois, au huit pièces produites spécifiquement pour l’exposition, cela devient 8 et demi. Plus conceptuellement, 8 1/2 est un nombre qui n’est pas entier, pas fini or les objets réalisés pour cette exposition ne sont pas terminés, ils ne sont pas limités. La lumière, l’espace les prolongent. Je ne leur donne pas non plus de fonction définie : Onde et Séquence peuvent se développer à l’infini. Les objets sont visibles de tous les côtés sans jamais offrir la même perception, sortes de sculptures cinétiques.

Vous présentez deux séries de dessins, qui sont comme des échos à votre travail en volume.
Pierre Charpin. Oui, je suis content que Didier (Krzentowski) ait souhaité exposer mes dessins personnels car le lien n’est pas toujours évident avec les objets. La série réalisée aux crayons de couleur évoque les astres ; l’autre, dessinée au feutre pinceau, propose un beau trait régulier, captation d’un instant, d’un espace…

Vous avez déjà dessiné des tissus ?
Pierre Charpin. Non, les rencontres se font au hasard, peut-être que cela inspirera des éditeurs, je ne sais pas, mais je ne cherche pas.

Est-ce que les objets exposés dans la galerie pourraient être déclinés pour l’édition grand public ?
Pierre Charpin. Non, ce n’est pas possible. Je travaille sur cette exposition depuis deux ans. Quand j’ai présenté le projet à Didier, il y a immédiatement adhéré et il a souhaité que l’on décline les objets dans des échelles et dans des formes différentes. Ces pièces tendent vers l’abstraction, elles sont d’une grande sophistication et d’une grande complexité de mise en œuvre et donc d’un prix très élevé. La galerie propose un espace de création unique.
Je peux travailler dans différents contextes auxquels j’adapte les projets. J’ai présenté avec Roset, au salon Maison & Objet 2009, une table en marbre et un panier à trois niveaux Zana. L’économie de Roset est totalement différente. La collaboration avec l’entreprise va se poursuivre mais dans leur cœur de métier : le rembourré.