ART | CRITIQUE

Mississippi Shouting

PPhilippe Godin
@11 Fév 2013

Pas plus qu’il n’est soluble dans l’art contemporain, l’art brut ne peut être réduit à une forme quelconque de Folk art comme on le fait trop souvent aux Etats-Unis. C’est tout l’intérêt pour sa première exposition en France de ramener les œuvres solaires de Mary T. Smith dans le giron de l’art brut.

Rarement une œuvre d’art brut comme celle de Mary T. Smith n’avait affirmé, avec autant d’intensité, le caractère indissociable de la vie et de la création. Et, on ne peut qu’être ému par la dimension solaire de ses peintures, de la part d’un être qui eut à subir toutes les humiliations de la pauvreté, du racisme, du fait d’être une femme, et qui plus est, handicapée.

Si, à cause de sa surdité, elle s’était dès sa jeunesse réfugiée dans une pratique acharnée du dessin à même le sol, à l’âge de 80 ans elle improvisa une forme de patchwork visuel à l’échelle de son jardin et de sa propre maison.

Dans ses peintures, les têtes imposent leur présence et ressemblent à des soleils aux formes naïves, ponctuées d’inscriptions graphiques. L’improvisation formaliste de lettres et de mots joue comme des éléments d’un design intégré aux dessins. Elle évoque les techniques utilisées par les quilteuses afro-américaines depuis les premiers temps de l’esclavage.

La peinture de Mary T. Smith recourt, également, à une multiplicité de couches avec des fonds aux couleurs primaires. Elle utilise cette palette vive avec seulement deux ou trois couleurs étalées en aplats généreux.

Mais, chacune des pièces exposées doit être appréhendée, également, dans sa relation à l’installation au sein de laquelle elles virent le jour. En effet, les dix-neuf œuvres présentées à la galerie Christian Berst ont toutes été conçues par Mary T. Smith sur son arpent de terre en réutilisant des objets trouvés dans le voisinage d’une décharge. Sa création semble tributaire d’une logique de l’accumulation d’éléments disparates (clôtures, planches de bois, tôles planes ou ondulées, pierres, etc.) sur lesquels elle appliqua ses dessins et peintures.

Après avoir vécu seule pendant vingt-cinq ans, c’est seulement à plus de 80 ans, que Mary T. Smith commença à peindre sur des plaques de tôle ou de bois récupérées dans le dépotoir voisin de son bungalow. Quotidiennement, elle les découpait à la hache en panneaux de diverses tailles, afin de pouvoir décorer sa maison et sa cour. Elle put ainsi bâtir d’imposantes clôtures blanches en tôle ondulée et en bois, peuplées de peintures d’animaux ou de visages christiques.

Elle fit de son jardin un archipel d’espaces aléatoires pouvant accueillir ses nombreuses créations. Sa cour devint alors structurée selon une géométrie complexe, conjuguant des espaces contigus ou emboités les uns dans les autres. Ce véritable jardin néobaroque, délimité par ces étranges bandes ponctuées des motifs de son vocabulaire plastique, pouvait se remplir alors de toute sa passion créatrice!

Outre les nombreuses peintures, dont on peut voir ici un très beau choix, il y avait des sculptures et un épouvantail qui aurait fait pâlir Jean Michel Basquiat. D’ailleurs, le vocabulaire plastique de ce dernier a sans doute été enrichi par l’œuvre de Smith, avec sa répétition de têtes, cernées de rouges ou de noirs, ponctuée d’inscriptions souvent inintelligibles.

Elle créa également des espaces, ornementés de son imagerie, spécifiquement pour ses chiens et ses chats. Mary T. Smith se fit, par ailleurs, architecte en construisant de nombreuses dépendances et débarras afin de stocker les matériaux de ses futures créations et une véritable «galerie» pour travailler et exposer ses peintures récentes!

Puis, elle devint ébéniste en produisant son mobilier (en forme de niches, de tables et de bancs) toujours recouvert de figures christiques. Enfin, elle finit même par accommoder sa garde robe aux convenances de ses créations. Les motifs de ses robes finirent par se confondre avec ceux de ses peintures!

Cette capacité de se réapproprier esthétiquement son territoire s’accompagna d’une volonté d’autonomie rarement atteinte. Souffrant de graves problèmes d’audition, Mary T. Smith se sentait mal à l’aise pour sortir dans sa ville; aussi, elle conçut son yard pour répondre à tous ses besoins en cultivant son jardin, afin d’y produire ses légumes et ses fruits. Elle se faisait architecte le matin, ébéniste l’après-midi, jardinier le soir et peintre la nuit!

Elle a su retourner une forme d’exclusion subie, non seulement due à son statut de femme, de noire, mais aussi à sa surdité qui l’éloignait de toutes activités sociales, en une forme d’obstination têtue affirmant cette capacité de se suffire à elle-même. D’où le sentiment d’une énergie sourde qui émane de ces œuvres

Malgré la constance du thème évangéliste dans les inscriptions et les visages du christ peints, l’art de Mary T. Smith ne doit pas être réduit à la simple expression d’une ferveur religieuse. L’emprunt de ces motifs semble être un prétexte (comme chez certains bluesmen du sud des Etats Unis), pour légitimer un élan créateur sans limite. Il s’agit moins d’une visée spirituelle ici, que d’une farouche volonté de reconstituer un monde sensible dont elle avait été exclue de par son handicap et ses manipulations de toutes sortes.

Il ne faut pas appréhender les œuvres présentées ici comme des peintures isolées qui valent par leur seule énergie graphique et colorée, mais comme des pièces d’un véritable patchwork où prime un processus intuitif, plutôt qu’une planification minutieuse! A l’instar de la plupart des artistes d’art brut, Mary T. Smith procède par systèmes linéaires qui se développent de proche en proche. Comme une tapisserie ou un patchwork dont on ne connaitrait pas la fin, son œuvre procède par adjonctions successives de panneaux peints. C’est en ce sens qu’on peut parler d’une construction vernaculaire.

Contrairement à l’artiste contemporain «cultivé» qui programme souvent son travail comme un entrepreneur, Mary T. Smith exécutait son travail en avançant le nez dans ses tôles ondulées sans véritable plan préconçu. Avec cet art de la manualité et du bricolage aveugle, elle était toujours dans son œuvre. Jamais outside. Comme dans cette photographie magnifique du catalogue où l’on voit Mary T. Smith qui finit par se confondre dans les motifs de son immense patchwork. «It’s all right!»

Œuvres
01. Mary T. Smith, Sans titre, vers 1980. Acrylique sur tôle. 140 x 38 cm
02. Mary T. Smith, Sans titre (five figures), vers 1988. Acrylique sur bois, 61 x 61 cm
03. Mary T. Smith, Sans titre (six figures). 1987, Acrylique sur bois, 55 x 61 cm
04. Mary T. Smith, Sans titre (green figure on tin), vers 1980. Acrylique sur tôle, 124.5 x 30.5 cm
05. Mary T. Smith, Sans titre (green figure with glasses), 1987. Acrylique sur bois, 49.5 x 62 cm
06. Mary T. Smith, Sans titre (white figure), 1987. Acrylique sur bois aggloméré, 89 x 63.5 cm
07. Mary T. Smith, Sans titre, vers 1980. Acrylique sur tôle, 62 x 43 cm
08. Mary T. Smith, Sans titre (blue figure), vers 1980. Acrylique sur tôle, 91 x 66 cm
09. Mary T. Smith, Sans titre (three figures), 1986. Acrylique sur bois, 61 x 69 cm
10. Mary T. Smith, Sans titre (red figure), 1986. Acrylique sur bois, 80 x 56 cm
11. Mary T. Smith, Sans titre (six figures), vers 1980. Acrylique sur tôle, 66 x 70 cm
12. Mary T. Smith, Sans titre (Black figure on White), 1987. Acrylique sur bois, 80 x 56 cm
13. Mary T. Smith, Sans titre (black figure with blue), 1987. Acrylique sur bois, 61 x 61 cm
14. Mary T. Smith, Sans titre (red figure), 1988. Acrylique sur bois, 61 x 61 cm
15. Mary T. Smith, Sans titre (three orange figures), 1988. Acrylique sur bois, 56 x 121 cm
16. Mary T. Smith, Sans titre (black and gold figure with), 1988. Acrylique sur bois, 74 x 64 cm
17. Mary T. Smith, Sans titre, vers 1987. Acrylique sur contre-plaqué, 60.7 x 47.5 cm
18. Mary T. Smith, Sans titre (IOBY TBD), 1988. Acrylique sur bois, 81 x 57 cm
19. Mary T. Smith, Sans titre, 1988. Acrylique sur contreplaqué, 60.5 x 61 cm