DESIGN | CRITIQUE

Mes Robes

PMarine Drouin
@26 Juin 2009

Marie-Ange Guilleminot présente dix modèles de sa série Mes Robes, réalisés entre 1992 et 1995. Portées lors d’actions, elles sont ici exposées en toute sobriété. Pour certains l’occasion de découvrir ces fantômes de l’artiste et l’étoffe de sa féminité, pour les autres de les revoir à la faveur du temps qui donne aux choses une épaisseur invisible.

Car ces robes ont presque vingt ans. Présentées aujourd’hui en vitrine, sur des mannequins comme en boutique de marque, elles défient la temporalité séculière de la mode ! Le paradoxe qui les tient ? Elles sont éminemment circonstancielles (aux mesures de l’artiste), mais contiennent en puissance des réactions universelles et atemporelles (la protection, la séduction, la douleur, la gêne).

Elles ont pour langage commun l’épure, l’économie des couleurs et des matières. Leur patron connaît peu de variantes: robe longue en drap de laine écrue, col ras, manches longues. Au premier abord, on n’en perçoit que les silhouettes, car elles sont exposées hors d’atteinte, mais l’œil s’habitue et scrute les détails qui font leur singularité. Tâches, fronces et autres anomalies se détectent au fil de la compréhension, volontairement gênée aux entournures pour laisser place aux projections, à la mémoire, aux songes.

L’atmosphère est spectrale. Deux modèles apparaissent comme des pôles surréalistes: La Robe à émotions se change en armure élégante affublée de formes protectrices (elle cache en sa doublure une énigme), et La Robe au sein coupé, au sein caché, exhibe une découpe ronde au sein gauche à laquelle ne tient qu’à un fil un moulage de celui de l’artiste, comme un fétiche.

Les autres sont d’une simplicité dont il reste à découvrir les arcanes. Leur apparence élémentaire ne vise pas la production en série, mais le fantasme d’une ergonomie parfaite avec le corps et ses affects. Chaque modèle, unique, est lié à une  « sortie » : déambulations, manipulations, sollicitation des passants pour un contact.

Les robes de Marie-Ange Guilleminot touchent à la nudité en apparaissant comme de secondes peaux. Elles évoquent le corps dans sa vulnérabilité (talqué, le tissu réfléchit la crudité de la lumière et perd un peu de son intégrité à chaque mouvement), et dans le même temps le protègent entièrement. Ce sont des enveloppes couvrantes, qui placent la féminité ailleurs que dans le dessin d’un décolleté ou la coupe courte de vêtements déterminés.

Où situent-elles donc cette sensibilité? En signalant certains organes, au moyen d’outils propres à la couture, sans pour autant les limiter à un sentiment ou une fonction. La Robe téton isole ce bout de sein par un oeillet, qui tout à la fois indique son érotisme et le découvre pour l’allaitement. La Robe nombril attire le regard par une fronce du tissu à son endroit, qui traduit un point de tension, de douleur ou de plaisir. Plus suggestive encore, La Robe au mercuriel, teintée du rouge dilué de la lymphe, voit sa couleur diffuse dessiner un pubis en forme de cicatrice interne.

L’intériorité transpire de ces habits sans que personne sous vos yeux ne les habite. Ainsi La Robe transpiration, colorée de pastel vert aux aisselles ! Un détail trivial pour un vêtement qui ne manque pas de vous troubler: son étrangeté animale se loge dans un recoin du corps comme un lieu de naissance des possibles… Une évocation hypersensible de la séduction qui fait des mystères. Ceux de l’artiste sont des ingrédients dissimulés, non traités et précieux, à l’image de ses robes aussi brutales que distinguées. Composant une recette avec ses poids et ses volumes, ils sont une perle fine, du thé, des graines de millet ou de la poudre de riz. Un rébus minimal aux significations ancestrales.

L’adresse à autrui et ses empêchements, les frontières du moi et sa porosité sont en jeu en ces robes primitives. Fermées dans le dos, elles impliquent une dépendance, jusqu’à La Robe noire sans mains dont les manches peuvent être nouées au-delà des mains… un embarras ou une simple réserve ? Cette anatomie singulière ménage des espaces d’abandon et de résistance, elle s’offre à vous tout en se dérobant. Car la scénographie les fige, mais suscite un balancier de curiosité et de frustration, une relation ambivalente à l’autre qu’il est impossible d’appréhender dans sa totalité. Des fragments épidermiques.

Marie-Ange Guilleminot
Mes Robes, 1992-1995, exposées en 2009 au Centquatre, Paris.
— La Robe au sein coupé, au sein caché
, 1992. Robe en Lycra noir cloqué sur une face. Poupée « cache-sein » noire à tête en plâtre (moulage du sein de l’artiste) et corps en jersey de Nylon rempli de graines de millet.
La Robe transpiration, 1992. Robe longue en drap de laine écrue fermée dans le dos. Col cheminée, manches longues colorées aux emmanchures sous les bras au pastel vert. Recouverte de talc.
— La Robe téton, 1992. Robe longue en drap de laine écrue. Col ras du cou, manches longues. Œillet au téton gauche. Recouverte de poudre de riz naturelle.
— La Robe sans main, 1992. Robe longue en crêpe de soie noire fermée dans le dos. Col ras du cou, manches longues terminées par un lien de satin qui offre la possibilité de nouer les manches au-delà des mains.
La Robe à émotion noire, 1995. Jupe longue et veste, satin duchesse noir, perle fine blanche dissimulée sous la jupe.