DANSE | SPECTACLE

Instances | Pasionaria

20 Nov - 20 Nov 2018

Cultivant une danse aussi réflexive que sensuelle, le chorégraphe Marcos Morau compose des pièces riches en ramifications. Avec Pasionaria, il livre une dystopie peuplée d'entités désaffectées. Des êtres sans passion, aussi non hostiles que fragiles, à la gestuelle déroutante.

Avec Pasionaria, Marcos Morau (Cie La Veronal) livre une pièce pour huit danseurs. Chorégraphe catalan d’adoption, Marcos Morau cultive une danse très construite et sensorielle. Une danse qui puise aussi dans l’art, son histoire et sa sociologie, pour se tramer des narrations. Sa nouvelle pièce, Pasionaria (2018), s’inspire du relief néo-classique des Passions humaines, visible au Pavillon Horta, à Bruxelles. Un point de départ qui bifurque vers la dystopie. Celle de la planète Pasionaria. En tant que lieu modelé de toutes pièces, à l’image exacte des rêves humains dans lesquels la passion a enfin été chassée de la Cité. Plus d’émotions, plus d’atermoiements, plus de bifurcations inopinées… Le calme apaisé d’un monde désaffecté. Mais alors, quelles différences entre le robot, l’être humain et la statue, dans un tel monde, débarrassé des pulsions ?

Pasionaria de Marcos Morau (La Veronal) : faire l’économie des passions

En 2002, le film Equilibium (Kurt Wilmer) explorait la question avec un thriller science-fictionnel se déroulant sur la planète Libria. Avec Pasionaria, le chorégraphe Marcos Morau construit un univers sensoriel singulier. Où les danseurs portent, parfois, des masques aux coloris et formes quasi-réalistes. Mais où, surtout, la désaffection affecte leurs mouvements, leurs façons de bouger et peupler l’espace. À la façon des automates de l’anime Ghost in the Shell 2: Innocence (Mamoru Oshii, 2004), les danseurs bougent de façon inhumaine. Comme à l’envers, sans direction ni orientation univoque. La fixité de la tête contredit, par exemple, le reste du corps. Dont chaque partie semble être autonome, détachable. La tête va dans un sens, la jambe droite dans un autre, tandis que le bras gauche initie une action indépendante. Sans conflit certes, mais sans cohérence non plus. Est-ce alors la passion, la douleur, qui produit la cohérence d’une personne ?

Pasionaria : quelle danse, quelles gestuelles pour des êtres désaffectés ?

Sur une musique électro-techno du compositeur Juan Cristóbal Saavedra, Pasionaria conjugue les genres. Un peu baroque, un peu classique, un peu contemporaine, un peu robotique… La danse de Marcos Morau se singularise par une maîtrise qui ne se refuse pas l’expérimental. Ni une forme de narration. Une approche fictionnelle qui permet également un retour distancié sur la socialisation contemporaine. Celle des regards, des affetcs, des gestes… Et développant sa propre économie des passions, incongrue mais élégante, Pasionaria dépasse le binaire. « Je me détruis pour savoir que je suis moi et pas les autres ». La phrase est du poète Leopoldo María Panero ; elle sert de présentation à la pièce. Pour une quête de ce qui fait la cohérence du singulier. Ou encore, de ce qui fait que le tout dépasse la somme des parties. Ou pas. Un spectacle à retrouver, en première française, pendant le festival Instances 2018.