PHOTO | CRITIQUE

Magritte et la Photographie

PEtienne Helmer
@12 Jan 2008

Dans ses propres photographies, comme dans celles prises par d’autres photographes, René Magritte est à la fois partout et insaisissable. Il est devenu une image, mais une image sans modèle signifiant: «Ceci n’est pas Magritte».

L’exposition de Magritte à la Maison européenne de la photographie ne présente pas seulement un intérêt documentaire ou historique. On y découvre certes la Belgique du début du siècle, les parents et les frères du peintre, ses lieux familiers, sa femme Georgette, qui fut son principal modèle féminin.

Mais pour un maître du surréalisme, la photographie représente surtout une sorte de défi: son emprise directe sur le monde et la fidélité des représentations qu’elle en donne incitent à subvertir «l’effet de réel» qui lui est inhérent. René Magritte l’utilise ainsi à des fins ludiques et facétieuses qui vont dans le sens de sa conception du surréalisme.
Pour cela, il se photographie avec ses camarades dans des mises en scène de saynètes loufoques et cocasses ; surtout, il joue sur sa présence et son absence à son œuvre et dans son œuvre. Car en endossant le costume du bourgeois ordinaire — complet noir et chapeau melon —, René Magritte se rend invisible: en se faisant homme du commun et en assumant ainsi la plus banale des réalités, il joue à n’être personne. L’artiste disparaît donc presque dans la présence de l’homme. Qui donc est l’artiste? Ou plutôt, où est-il?

L’exposition se divise en trois périodes chronologiques.
La première, intitulée «La Formation du peintre (1898-1930)», offre surtout un intérêt documentaire, mais souligne déjà le goût de Magritte pour la liberté de jeu qu’offre la photographie dans le portrait et l’autoportrait.
En prenant par exemple la pose du jeune peintre inspiré, en plein travail mais qui arbore un élégant costume, l’artiste se met en scène pour remettre en question le sérieux de son activité: la photo montre ainsi la coïncidence impossible entre une apparence conventionnelle et une peinture — celle de Magritte — qui refuse de l’être.
De même, dans ses nombreux autoportraits, Magritte présente des visages multiples et se dissimule à mesure qu’il se montre. Les autoportraits aux yeux fermés sont exemplaires sur ce point: Magritte se montre en refusant d’être vu. Bref, l’artiste est là, mais plus dans son personnage que dans sa personne.

Le second moment, «La Création du photographe (1930-1954)», souligne comment Magritte met directement en rapport le medium photographique et sa propre peinture pour ébranler l’évidence de la réalité.
Il prend en photo ses tableaux, et renforce ainsi le trouble que suscitent déjà ses toiles sur la cohérence du réel. Mais il mime aussi lui-même certaines de ses peintures — inversant ainsi le rapport du modèle et de l’image — puis photographie ces mises en scènes, comme c’est le cas pour Dieu, le huitième jour.

De même, les facéties que Magritte et ses comparses se plaisent à inventer — dans le Festin de pierre par exemple, ils font semblant de manger de gros blocs de pierre — n’ont pas seulement pour but de donner à leur conception du surréalisme une dimension ludique et bouffonne qu’ils revendiquent pour se démarquer des surréalistes français. Elles mettent en question l’évidence et l’authenticité de la désignation du réel par les images et les mots. Quelques courts métrages de Magritte sont aussi présentés, sketchs de quelques minutes autour des thèmes du masque et du déguisement.

Outre un film reconstitué par le commissaire de l’exposition, Patrick Roegiers, le troisième volet, «L’Incarnation du personnage (1955-1967)», montre un Magritte qui interprète le personnage de ses propres tableaux ou de son propre univers: un être en costume sombre, le visage placide, presque absent. La série de clichés pris par Duane Michals lors de la visite qu’il rendit à Magritte en 1965 contribue grandement à cette exhibition dissimulatrice de l’artiste dans son personnage.

Dans ses propres photographies comme dans celles prises par d’autres photographes, Magritte est donc partout mais n’en est que plus insaisissable: il est devenu une image, mais une image sans modèle et qui nous dit « ceci n’est pas Magritte ».

L’Ombre et son ombre, 1932. Photographie noir et blanc.
Georgette Magritte, n.d. Photographie noir et blanc.
Sans titre , 1928. Photographie noir et blanc.
La Coquetterie, 1928. Autoportrait au photomaton.
Autoportrait devant Le Masque vide, 1928. Photographie noir et blanc.
Dieu, le huitième jour, 1937. Photographie noir et blanc.
L’Amour, 1928. Photographie noir et blanc.
L’Eminence grise, 1938. Photographie noir et blanc.
La Marchande d’oubli, 1936. Photographie noir et blanc.
La Vengeance de la mort, 1914. Photographie noir et blanc.