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Le Surréalisme et cet obscur objet du désir

PVirginie Gimaray
@19 Déc 2013

Une «physique de la poésie»: voilà ce qu’illustrent les objets surréalistes exposés au centre Georges Pompidou, investis dans le réel et animés par la force du désir. À travers le motif de la poupée, une question se pose: et si cet obscur objet du désir pouvait transformer le monde, changer la vie?

Un combiné brandit un homard; une chaussure, dont le talon énuclée un œil; une cloche à fromage, renfermant la reproduction d’un camembert… Étrangement familiers et dangereusement étrangers, tels sont les objets surréalistes actuellement exposés au centre Pompidou. Des objets qui flirtent avec le désir et qui dressent une véritable «physique de la poésie».

Etrangement familier et dangereusement étranger: ce paradoxe illustre la théorie de l’Unheimliche, définie par Freud comme un trouble devant notre univers familier, qui brusquement se voile de peurs refoulées et brouille le regard que l’on porte sur l’objet le plus banal. Or quoi de plus étrangement familier et dangereusement étranger qu’une poupée, que l’on affuble de vêtements, à qui l’on demande de singer le vivant, que l’on nomme? Sur cet exemple de la poupée, dont on doit souligner l’étymologie commune avec la pupille et qui nous rattache au regard, Freud développe sa théorie de l’«inquiétante étrangeté» et de la brèche qui sépare l’animé et l’inanimé. Et si l’objet inerte se dotait de vie?

L’exposition du centre Pompidou, «Le Surréalisme et l’objet», présente tout un volet de ces poupées grandeur nature, de la fameuse fabrique de la poupée de Hans Bellmer, à l’exposition surréaliste de 1938 où chaque artiste s’emparait d’une figurine de cire pour la modeler à son souhait, jusqu’aux photographies contemporaines de Paul McCarthy. Etrange figure que ce mannequin qui nous rappelle combien la matière se dote de vie par le pouvoir de notre esprit.

«L’art forme un royaume intermédiaire entre la réalité qui interdit le désir et le monde imaginaire qui réalise le désir», nous dit Freud. Or la poupée, corps inerte, sans pulsion ni jouissance, devient la surface de projection d’artistes œuvrant dans ce royaume intermédiaire qu’est l’art.

Dans la salle consacrée à la poupée de Bellmer, un film de Luis Garcia Berlanga est projeté: Grandeur nature. On y voit Michel Piccoli sortir de sa boîte un mannequin, troublant de réalisme. Un vrai jeu sensuel se met en place, une danse macabre avec un fétiche, où la poupée évoque la magie — anagramme d’image. Y projeter son désir suffit à lui donner vie et à l’inscrire dans le monde physique.

C’est précisément en 1927 qu’André Breton en appelle à fonder une «physique de la poésie». Sur la crête de l’Unheimliche, entre animé et inanimé, matière et esprit trouvent alors leur alliance. Cristallisée dans ces obscurs objets du désir, la transformation du réel peut opérer, nous rappelant l’injonction de Breton: «Transformer le monde, a dit Marx; Changer la vie, a dit Rimbaud: ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un» (Position politique du surréalisme, 1935).

Exposition «Le Surréalisme et l’objet», centre Pompidou, 30 octobre 2013-03 mars 2014

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«Art du temps», le blog de Virginie Gimaray

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