ÉDITOS

Le grand chambardement culturel (# 1)

PAndré Rouillé
@26 Mai 2009

Deux ans après les élections présidentielles, chacun a évidemment sa façon d’apprécier la situation de la France en fonction de son point de vue et de sa place dans la société, l’économie, et bien sûr la culture.
Mais, qu’on le proclame, qu’on le concède, ou qu’on le taise, de plus en plus nombreux sont au total celles et ceux qui pensent que la «rupture» promise durant la campagne électorale, et survendue comme l’entrée dans une époque et des valeurs nouvelles, s’est transformée en un énorme chambardement, dont  la crise mondiale est moins la cause qu’un des accélérateurs.
Le chambardement n’est pas le changement, bien au contraire. Alors que le changement est généralement porteur d’un projet positif

, d’une vision d’avenir, d’une série d’objectifs convergents, d’une élévation de la culture et de la qualité de vie ; alors qu’il est constructif ; le chambardement, lui, vise à tout renverser, à tout saccager, à tout bouleverser de fond en comble.
La «rupture» que beaucoup espéraient porteuse de changements positifs (sans nécessairement s’accorder sur leurs contours) s’est vite transformée en ce spectacle pitoyable d’un chambardement tous azimuts des acquis, des ressorts et des atouts les plus éprouvés et les plus féconds de la France.

Le chambardement qui affecte le pays de toutes parts est à la fois social, économique, politique, et éminemment culturel. C’est en effet la langue française, sa syntaxe et son lexique, qui a été la première touchée par un chef de l’État dont on ne cesse de relever les barbarismes, les fautes de français, et les expressions familières, et mêmes grossières.
Cela dit non pas à partir d’une conception figée de la langue, mais pour souligner et regretter que, dès ses premières prises de paroles, il a été évident que le Président ne serait pas, avec ses amis du «cercle du Fouquet’s», le meilleur défenseur de la qualité de la langue et de la culture françaises. La suite a outrepassé les pronostics les plus pessimistes.

Il est vite apparu que, pour le chef de l’État, la pratique du langage n’était pas qualitative mais quantitative. Beaucoup parler sur tout, monopoliser la parole, saturer les médias. Sans plus d’égards pour la forme que pour le contenu des discours émaillés de promesses solennelles, de faux étonnements, de sollicitude surjouée, qui n’ont pour la plupart guère dépassé le stade des mots.

On sait trop que l’exercice du pouvoir s’accompagne souvent d’une pratique discursive de la «promesse non tenue», de difficultés à raccorder les mots et les choses.
Mais l’actuel chambardement discursif se manifeste par une accentuation inouïe de cette tendance, par une dilation énorme de l’écart entre les discours et la réalité de leur actualisation, par l’inflation de ce que les journalistes appellent aimablement les «effets d’annonce». Dire sans faire, ou faire accroire que dire c’est faire…
Le chambardement discursif se caractérise par l’usage immodéré et décomplexé des «paroles en l’air» et des contre vérités, sinon du «mensonge permanent». On n’a jamais tant parlé de liberté, alors que la surveillance, la répression et l’autoritarisme connaissent un essor inquiétant. On n’a jamais tant parlé de travailler et d’entreprendre, alors que le chômage explose. Et que dire de l’antienne «travailler plus pour gagner plus», au moment où, dans l’espoir de sauver leur emploi, des salariés acceptent de baisser leur salaire: de travailler plus pour gagner moins…

Cette dévalorisation de la parole politique, qui s’inscrit dans une offensive idéologique d’ampleur, se combine avec d’autres mesures qui sont en train de bouleverser les domaines de la culture, du savoir, de l’information et de la pensée.

Du passage de Christine Albanel au ministère de la Culture, on ne se souviendra guère que de la loi Hadopi sur laquelle on l’a vue concentrer ses efforts, sans vraiment convaincre de sa maîtrise et de sa compréhension du sujet.
La méthode adoptée a été exemplaire de l’actuel mode de gouvernance de la France. En application du principe d’«ouverture» (autre forme de chambardement sur lequel il faudra revenir), un rapport a été commandé à Denis Olivennes qui, pour avoir été conseiller du ministre Pierre Bérégovoy, a réussi à teinter son nom d’un soupçon de «sensibilité de gauche», assez léger pour lui permettre tour à tour d’exercer la fonction de PDG de la Fnac de François Pinault, de prendre la direction du très rose pâle Nouvel Observateur, et de répondre avec application et discipline à la commande par Christine Albanel d’étudier les moyens de lutter contre le téléchargement illégal. Son rapport a en outre donné lieu à la publication d’un livre au titre éloquent de La Gratuité, c’est le vol. Quand le piratage tue la culture (éd. Grasset, 2008).

Cette loi, à l’occasion de laquelle Christine Albanel a su faire preuve d’une réelle détermination, est une loi majeure pour le pouvoir. Chacun sait, ou feint d’ignorer, qu’elle sera inapplicable, qu’elle sera coûteuse, et qu’elle ne réglera pas le problème de la juste et nécessaire rémunération des artistes. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce n’est pas une loi à finalité pratique, c’est une loi à finalité politique et idéologique.

On sait que la loi Hapodi instaure un dispositif de sanction graduée : la coupure, après deux avertissements, de la connexion à internet qui aura servi à télécharger illégalement.
Outre le fait que la loi sanctionnera le titulaire du compte (qui pourra n’avoir commis aucune infraction) et non le contrevenant (qui pourra agir en toute impunité sur une connexion qui n’est pas la sienne) ; outre le fait que l’abonné privé d’internet devra continuer  à payer son abonnement ; l’application de cette loi est confiée à une Haute Autorité, c’est-à-dire administrée mécaniquement sans l’intervention d’un juge, sans procès équitable, sans possibilité de faire valoir son bon droit.
Ce contournement délibéré d’un principe constitutionnel de justice se conjugue avec la mise en place d’un vaste dispositif de surveillance d’internet et d’atteinte à la vie privée.

Il est pour le moins contradictoire, mais éminemment révélateur d’un climat et d’une orientation politiques, que cette loi liberticide émane du ministère de la Culture et de la Communication.
Alors que ce ministère devrait être celui de l’imagination et de l’innovation, celui de la défense et de l’encouragement de la création, c’est-à-dire celui du plus haut degré de liberté; eh bien, au lieu de cela, la loi Hadopi a fait significativement basculer le ministère de la culture vers la communication, puis vers la surveillance et la répression. Le ministère de la Culture est ainsi devenu une sorte de ministère de l’Intérieur-bis.
Sans compter le déni démocratique consistant, de la part du gouvernement, à reprogrammer un vote qui lui avait été défavorable à l’Assemblée nationale, en raison de l’absentéisme des élus de sa majorité.

Tel sera donc le vrai bilan de Christine Albanel: celui d’avoir sacrifié la culture au profit de la communication et de la répression. Et d’avoir ainsi pris une part active dans la vaste offensive actuellement menée contre la culture, contre l’éducation, contre la pensée, contre l’intelligence.
Il est en effet impossible de séparer la loi Hadopi, visant à surveiller et à pénaliser internet, de tout un arsenal de dispositions et d’actions visant les lieux de production de la pensée et de l’art (dans l’université avec la loi sur les enseignants-chercheurs comme dans les écoles d’art dont beaucoup sont menacées de fermeture) ; visant la presse de plus en plus concentrée entre les mains des membres du «cercle du Fouquet’s» ; visant la télévision dont les présidents sont désormais choisis par l’Élysée, et dont la loi sur la publicité a été appliquée avant même d’avoir été votée par le Sénat…

La loi Hadopi n’a pas été conçue pour assurer de justes rémunérations aux créateurs, ni en vue de dégager les solutions qui leur seraient les plus favorables. Une fois encore, les créateurs n’ont guère été plus que des alibis.
Cette loi a été imposée de toute pièce pour dissuader au maximum le téléchargement dans l’attente que les majors (notamment du cinéma) puissent peaufiner des offres de téléchargement les plus souples et plus rentables pour elles.
Sa fonction sera de fait de signifier que, désormais, la culture n’est plus un espace de liberté, mais l’objet de contrôles, de surveillances, de répressions.
Et surtout, la loi Hadopi affirme haut et fort que la culture est devenue totalement étrangère à la gratuité, à l’échange, au partage et même au don. Elle rompt brutalement avec toutes les utopies qui ont historiquement guidé et stimulé l’avènement d’internet…
Si «la gratuité, c’est le vol», la culture ne peut être que marchandise — Denis Olivennes a manifestement mieux retenu les leçons de la Fnac et de François Pinault que celles de ses premières armes dans les flancs de la gauche.

Il reste que la loi Hadopi est une loi imbécile comme toutes les lois répressives, et peut-être plus encore que les autres, parce qu’elle entrave l’un des ressorts majeurs (le téléchargement) d’internet : le dispositif emblématique du monde d’aujourd’hui et de demain.
C’est la loi d’un pouvoir réactionnaire, à courte vue, et à contre courant de la dynamique du monde même qu’il défend si maladroitement…

André Rouillé

Quant à la poignée d’artistes et de comédiens qui ont pris la plume pour reprocher au Parti socialiste d’avoir combattu la loi, faut-il préciser qu’il ne suffit pas de faire métier de s’exhiber sur des scènes, devant des caméras ou des micros pour avoir une vision politique pertinente d’une loi et de ses enjeux.
Le reproche que l’on pourrait adresser au Parti socialiste, n’est pas d’avoir combattu la loi, mais de ne l’avoir pas combattue assez.

— L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés au contenu de l’éditorial.
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