ÉDITOS

L’art sous contrôle

PAndré Rouillé
@12 Jan 2008

La censure n’est pas le contrôle, mais une forme d’échec du contrôle. Elle en est la version brutale et archaï;que, mais qui est encore pratiquée aujourd’hui où l’on assiste à une multiplication des saisies d’œuvres, des fermetures d’expositions, des expulsions d’ateliers d’artistes, etc.
La longue liste des actions menées contre l’art et les artistes par certains adeptes des solutions musclées

et de la répression tous azimuts ne doit pas masquer l’essentiel : l’art a moins à souffrir de la censure ponctuelle, radicale et spectaculaire que d’un contrôle qui s’exerce sur lui de façon plus continue, diffuse et invisible.

En se libérant, au XIXe siècle, de sa soumission séculaire aux ordres, aux pouvoirs et aux académies, l’art a aussitôt été pris dans les rets plus diffus mais non moins efficaces du contrôle. Pendant longtemps, l’art devait obéir à des règles précises, à des conventions strictes, à des traditions solides, qui garantissaient la validité de la représentation. Aujourd’hui, tout est permis en art, mais il s’agit d’une liberté contrôlée.

Ce contrôle, il faut le souligner, n’est pas concentré entre les mains de quelques décideurs machiavéliques auxquels il suffirait de le prendre pour l’inverser ou l’abolir. C’est un contrôle qui «s’exerce plutôt qu’il ne se possède» (Michel Foucault).
Telles institutions publiques ou privées disposent évidemment du pouvoir de favoriser ou d’entraver tels ou tels projets et artistes, et d’agir sur le champ de l’art. Mais cette action n’est que rarement directe, qu’exceptionnellement l’expression de la volonté d’un prince des temps présents, fût-il mécène, que secondairement conforme aux intérêts immédiats de la classe dominante. Cette action est plutôt le fruit d’un faisceau de fonctionnements, de dispositions, de stratégies, toujours singuliers, mouvants, contradictoires.
Les modalités dominantes du contrôle ne sont pas mécaniquement ceux de la classe dominante.

Tandis que la censure possède un point d’origine — le censeur détenteur d’un pouvoir défini —, le contrôle procède d’une mécanique dont les rouages n’en maîtrisent qu’imparfaitement les effets.
L’action de la censure est directe et brutale, verticale et ponctuelle (le censeur agit du haut vers le bas), tandis que le contrôle se diffuse horizontalement, sourdement et durablement.
Quelles stratégies adopter face au contrôle indolore, sans visage, sans auteur, sans origine assignable ?

C’est d’ailleurs l’irresponsabilité des responsables des institutions (culturelles et artistiques), leur incapacité à en maîtriser les mécanismes, qu’il faut entendre dans l’antienne «On n’a pas d’argent», dans la dilution de leurs pouvoirs en une cascade de commissions et d’experts, dans leur impossibilité fondamentale à affirmer des choix.
Même si les positions, les fonctions, les rôles et les pouvoirs de chacun ne s’équivalent pas, les responsables (y compris les ministres) n’échappent pas au sort général : ils sont à la fois les rouages, les objets et les effets de l’infernale machine à contrôler qu’ils ne contrôlent pas, ou si peu.

Mais qu’est-ce qui se contrôle en art ? Pourquoi l’art contemporain est-il maintenu dans les marges de la vie sociale ? Pourquoi le budget de l’État lui réserve-t-il une part toujours aussi ridiculement faible? Pourquoi les grands médias, en premier lieu la télévision, s’en détournent presque systématiquement ?

Les réponses sont évidemment multiples et complexes, mais il se pourrait bien que cette véritable «haine de l’art» contemporain réside dans une peur du différent dont l’art est l’une des formes.
L’art dont les œuvres résistent à l’assimilation et à la neutralisation est comme une aspérité dans les univers sociaux contemporains gouvernés par ces idéaux lisses, uniformes et consensuels que le contrôle a précisément pour fonction de soutenir.

Dans un monde où les images, les gestes, les corps, les imaginaires et les désirs sont de plus en plus formatés, où la différence est de plus en plus refusée, les œuvres de l’art contemporain sont dangereuses en tant qu’elles présentent d’autres possibles, en tant qu’elles se distinguent des imageries qui saturent nos regards, et des stéréotypes qui modèlent nos corps, nos pensées, nos sensations.

La contemporanéité de l’art coï;ncide avec sa capacité à résister à l’ordre ordinaire et dominant des imageries, à déjouer la domination implacable du même, à esquisser des devenirs.
Pour autant, l’art n’est pas un contre pouvoir, et s’il est politique, c’est en restant pleinement et totalement art. Sa puissance sociale et politique réside seulement dans sa résistance à l’uniformisation marchande, dans son principe de différence, dans sa critique des stéréotypes visuels, sexuels, relationnels ou corporels, dans son élection de l’imagination créative en mode de vie («L’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art», Robert Filliou).

C’est par son altérité fondamentale, par sa force d’invention, donc de trouble, par une sorte d’asociabilité, que l’art est contemporain et qu’il s’expose au contrôle. Jusqu’à ce que ses formes et provocations soient assimilées, que ses œuvres s’apaisent, que leur énergie s’estompe dans leur caractère d’objet. Le contrôle et l’art font alors place à la culture — et à la spéculation.

André Rouillé.

Table ronde
— Mardi 4 mai à 19 heures
— Ensba (Ecole nationale supérieure des beaux-arts) : 14, rue Bonaparte, M° Saint-Germain des Prés. Auditorium.
— Thème : «L’art sous contrôle : mécanismes et enjeux esthétiques»
— Entrée gratuite
— Renseignements : 01 42 03 51 06
— Participants : Claude Lévêque, Olivier Blanckart, Valérie de Saint-Do
— Il est conseillé de s’inscrire par e-mail : Ami(e)s de paris-art

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Adi Nes, Sans titre, 2003. Photo couleur. 60 x 83 cm. Courtesy galerie Praz-Delavallade.