ART | CRITIQUE

La Partie continue (2)

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

La partie continue: deuxième manche. Tous les joueurs, sauf un, ont été remplacés et l’aire de jeu s’est déplacée. Le jeu ne consiste plus tant à repérer les citations et détournements, qu’à saisir le dialogue instauré entre les œuvres.

La partie continue, deuxième manche. Tous les joueurs sauf un, Mathieu Mercier, ont été remplacés, et l’aire de jeu s’est légèrement déplacée. Les figures tutélaires, Olivier Mosset et François Morellet, se sont effacées. Les formes modernistes, qui avaient nourri la première partie, ont été « réinitialisées », selon l’expression de Claire Le Restiff, programmatrice du jeu.

Pour le spectateur, le jeu ne consiste plus tant à repérer les citations et autres détournements, qu’à saisir le dialogue instauré entre les œuvres, en absence désormais de toute référence, et autorité, surplombantes. La liberté est donc totale, qui rend plus que jamais difficile les choix à faire dans un réservoir inépuisable de formes et de matériaux. Et l’on s’en rend bien compte dans le déséquilibre de certaines confrontations.
Le coin renforcé au granit de Mathieu Mercier, que l’on avait vu l’an passé à l’Espace 315 de centre Georges Pompidou, en soutien métaphorique de l’institution artistique, semble ici sauver du naufrage une pièce fragile et incertaine de Delphine Coindet : une sphère lamellée en altuglas multicolore pend inerte au-dessus d’une rivière de satin brun, négligemment plissé.

Véronique Joumard confronte deux de ses propres pièces. Un pan de mur est recouvert d’une peinture thermosensible vert bouteille, qui a enregistré le foisonnement des traces laissées par les visiteurs. Sur un autre mur perpendiculaire, le circuit électrique d’un éclairage fluorescent est décortiqué, de la prise à l’interrupteur, en passant par le starter et le transformateur. Le câble noir qui l’alimente dessine les contours d’un tableau ou d’un écran, vide. L’œuvre est minimale et binaire. Noire et blanche. Noire ou blanche. Une bipolarité, du jour et de la nuit, du plein et du vide, qui articule d’ailleurs l’ensemble de l’exposition.

Du granit noir, sur le blanc des murs, de Mathieu Mercier, à l’installation par Didier Rittener de petits plots noirs, régulièrement alignés au sol, en un losange qui pointe une de ses œuvres punaisée au mur : un fragment de forêt tropicale, comme extrait d’une gravure ancienne agrandie, cerné de pentagones concentriques, alternativement noir et blanc. Tandis qu’ailleurs, une bulle de BD, d’Ivan Fayard, muette mais pleine, s’élève, gris, blanc, noir.
Du coup, l’œuvre très op’art de James Tremblay voit le rose de son fond ravalé à une neutralité inexpressive, où dansent des rectangles blancs cernés de noir, pour un artifice optique kitsch à souhait. Au sous-sol, un circuit bouclé de sept pistes, alternativement blanches ou noires, du même Tremblay, s’offre à d’improbables concurrents.
Une énigme qui semble travailler les petites toiles de Sylvie Fanchon. Des bulles blanches, vides ; une tête ébouriffée, coupée court ; une branche de saule pleureur, pendant dans le cadre ; ou bien encore, les lumières de la ville, seules dans la nuit. Silhouettes lumineuses sur fond sombre, formes identifiables, mais sans certitude aucune, font au mur une suite interrogative, en une proposition épurée des couleurs sales ou acidulées coutumières de l’artiste.

En contre-point, disséminées dans l’exposition, les peintures sur bois de récupération de Jens Wolf reprennent des motifs géométriques de l’abstraction américaine et leurs couleurs criardes, mais de façon décentrée, et inachevée, qui ouvre soudain des perspectives imaginaires. Auxquelles tournent ostensiblement le dos les chaises inutiles de Martin Boyce, formes résolument modernistes, tubulures d’acier coloré industriellement, mais dépourvues de toute assise.

La partie s’annonce sans fin assurément. Le filet à compartiments d’Anselm Reyle pourrait en être une métaphore : ready-made aidé de néons bleus, qui redessinent le cercle d’ouverture de chacun d’eux qui plongent dans le suivant, il devient, spirale froide et lumineuse, une enseigne ou un jingle visuel du feuilleton de l’art. À suivre.

Martin Boyce, Chair Frame (for a Garden), 2003. Trois chaises, acier peint. `

Delphine Coindet, Pendant 1, 2003. Verre acrylique, feutrine, satin. Diam. 45 cm.

Sylvie Fanchon, Peintures extraites, 2003-2004. Acrylique sur toile. 41 x33 cm (x2), 46 x 38 cm (x2), 55 x 46 cm (x3), 61 x 46 cm, 65 x 54 cm (x2).

Ivan Fayard, El pesedos, 2004. Peintures murales. Dimensions variables.

Véronique Joumard, Sans titre, série des « tableau lumière », 1990. Prise, interrupteur, starter, tube fluo, transformateur. Dimensions variables.

Mathieu Mercier, Sans titre, 2003. Granit. 160 x 240 (chaque).

Daniel Perrier, L’après-midi d’un(e) fau(n)(v)e, 1954-2004. Impression numérique sur film backlit back print. 120 x 160 cm.

Anselm Reyle, Reuse, 2000. Objet trouvé, néon. 210 x 157 cm.

Didier Rittener :
— Sans titre, 2003. Bois peint. Dimensions variables.
— Autre part, 2004. Transfert sur papier. 240 x 240 cm.

John Tremblay :
— Disco up, 1998. Peinture acrylique sur toile. 167,7 x 251,5 cm.
— Curved Air, 1998. Peinture acrylique noir et blanc sur structure en bois. 120 x 600 x 30 x 10 cm.

Jens Wolf :
— Sans titre n° 02-04, 2002. Acrylique sur panneau de bois. 140 x 200 cm.
— Sans titre n° 03-25, 2003. Acrylique sur panneau de bois. 35 x 50 cm.
— Sans titre n° 03-33, 2003. Acrylique sur panneau de bois. 35 x 50 cm.
— Sans titre n° 04-18, 2003. Acrylique sur panneau de bois. 225 x 170 cm.

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