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Klaus Rinke, 66

PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

Klaus Rinke est de retour à Paris. La galerie Michel Rein en profite pour faire avec lui le tour d’horizon d’un travail d’ores et déjà inscrit dans l’histoire de l’art des quarante dernières années.

Klaus Rinke est de retour à Paris. La galerie Michel Rein en profite pour faire avec lui le tour d’horizon d’un travail d’ores et déjà inscrit dans l’histoire de l’art des quarante dernières années.

Rinke n’avait jamais vraiment quitté la France. Bien qu’installé à Düsseldorf et Los Angeles après avoir délaissé Paris dans les années 60, il a su garder des liens prolifiques avec notre pays. Instrumentarium au Centre Pompidou en 1985, Pougues-les-Eaux et Saint-Nazaire en 2001, une résidence dans l’atelier Calder à Saché suivie d’une exposition d’envergure au CCC de Tours la même année auront permis de préserver le contact.

Chez Michel Rein, ce sont toutes ces années qui sont (re)montrées dans un désordre tranquille, une vision composite qui n’échappe d’ailleurs à personne dès l’entrée de salle. Des œuvres des années 60-70 y côtoient des pièces très récentes.

Celle qui fait face au spectateur en entrant montre Rinke de dos dans un champ. La photographie est reproduite, dans le même cadre, en plusieurs exemplaires et perd à chaque fois une taille de sorte que le personnage répété entre dans un jeu de perspective fuyante. Une expérience que Rinke prolonge dans d’autres pièces : le même Rinke montant ou descendant un immense escalier dans un découpage de l’image propre à perturber sa lecture. Encore lui, allongé sur de simple piquet au milieu d’un grand espace et l’illusion de son double inversé en miroir. Ces jeux expérimentaux menés cheveux longs et tee-shirts d’atelier (on pense à Nauman, Acconci dans leurs vidéos, Penone, Long et Smithson dans leurs propres expériences in situ) ont le goût de l’aventure, celle où pour la première fois le corps de l’artiste entrait en confrontation directe avec l’espace.
Klaus Rinke, comme les autres, a porté ce geste atypique et forcément vain, cette signature de l’inachevé, de l’in process dirait-on qui auront profondément remodelés le paysage artistique du XXème siècle.
Mais au-delà de l’action, il y a chez Klaus Rinke une réflexion sur la pérennité de l’intention (la photographie comme témoignage du geste artistique et oeuvre à part entière) et sur l’alibi de son propre corps comme outil de mesure du temps et de l’espace.

Ce qui apparaissait à l’époque transparaît nettement dans les réalisations plus récentes. La vision diachronique de l’exposition permet de saisir ces transversales.

Dans le petit cabinet où siège la plupart de ces photographies, Rinke a accroché le Temps du Lac (2002). L’œuvre montre une horloge de gare plantée dans le Lac Léman à deux pas du Cube installé par Jean Nouvel à l’occasion de l’Exposition Suisse 2002. Le voisinage est étrange, aussi vertigineux que peut l’être leur rapport au temps. Quand le cube rouillé de Nouvel inspire la permanence de l’architecture et la stabilité des éléments terrestres, l’horloge renvoie à la fuite du temps et se calque sur l’incessant flux d’énergie de l’eau.

L’eau, le temps : deux constantes du travail de l’allemand, deux symboles éminents qui le replacent dans la lignée de celui de Beuys, le professeur ami et modèle. Les photographies d’Instrumentarium (1969-1985) montrent des vues de l’installation présentée au Centre Pompidou et dévoilent cette fascination pour l’élément liquide autant que pour les machines à la mécanique complexe destinées à produire un cycle temporel.
Le cycle instruit d’ailleurs chez lui des oppositions manifestes : la vie face à l’absence et la disparition. L’eau fuyante face à la permanence du seau. L’horloge face à la certitude de l’architecture. La fixation d’une intention face à la photographie séquentielle. Il se confronte à ce phénomène en mettant en situation son corps et en jouant sur le déploiement d’une énergie mécanique ou naturelle.

Dans l’ensemble de ses travaux, Rinke exprime en quelque sorte la métaphore du mouvement (le temps, l’espace et la gravitation). Celle-ci trouve un point d’achoppement dans les pièces les plus récentes de l’exposition, les quatre grandes peintures datées de 2003. Des peintures noires alliées au graphite dessinant des formes austères et majestueuses d’une proximité troublante avec la sculpture. Elles désignent, dans leur souveraineté, l’association originelle qui lie chez lui le geste à la stabilité, l’instant à une certaine idée de la mémoire.

Le travail de Klaus Rinke trouve ici sa plénitude. Et à 66 ans, le titre de l’exposition en fait référence, les prémices d’une conclusion.

Klaus Rinke
La dernière journée à Saché (die Zeit ist stehen geblieben), 2003. Tirage couleur contrecollé sur dibond. 145 x 105 cm.
Instrumentarium, 1969-1985 (détail). 7 photographies. Tirages noir et blanc contrecollés sur dibond. 137 x 99 cm (chaque).
Le Machiste, 2003. Peinture au graphite sur toile. 307 x 227 cm.
Déplacement (Zeitpunktueller Standortwechsel), 1972. Performance. Tirage couleur contrecollé sur dibond. 255 x 134 cm.