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Jota Catro

L’artiste Jota Castro est l’un des deux commissaires, avec Evelyne Jouanno, de la Biennale de l’Urgence, à Paris (Palais de Tokyo) et à Grozny. Il livre ici les derniers développements de cette aventure au long cours.

Interview
Par Anne Malherbe

Anne Malherbe. Quels sont les derniers développements de la Biennale de l’Urgence ?
Jota Castro. Douze pays veulent accueillir la Biennale !! En Italie, on a la possibilité de le faire à Rome, à Florence et à Bolzano, et peut-être même la possiblité à Naples. On a Sidney, Ljubljana, Canton, Amsterdam, Charleroi, Berlin. Ce sont les propositions les plus sérieuses. Elles vont nous permettrent de continuer à parler des Tchétchènes : ce serait pas mal !
Ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est d’avoir la possibilité de parler longtemps du problème, d’avoir plus de temps pour faire passer plus de choses, et pour compliquer encore plus le problème ! Il y a l’idée, à la base, de ne pas seulement montrer l’art mais de jouer avec le droit. Poutine demande à être jugé sur son respect du droit : et moi, je vais jouer avec ça bientôt.
Nous envisageons la possibilité de demander que Grozny devienne la capitale culturelle de l’Europe. Poser la candidature, c’est quelque chose d’extrêmement simple. Il faut trouver 25000 signatures. Alors j’ai envie de demander un truc un peu ubuesque à des amis, d’imaginer une programmation culturelle d’un an, pour ce peuple, théâtre, art, et de faire la proposition, tout en sachant que normalement la réponse sera non.
Et nous allons le faire, parce que j’ai compris que certaines formes de militantisme classique finissent par fatiguer l’opinion publique. J’ai énormément de respect pour les gens qui, une fois par semaine, vont gueuler devant l’ambassade de Russie. Mais il faut faire des opérations qui offrent de la visibilité et qui permettent aussi de prouver que l’art peut s’intéresser à autre chose que son nombril.

Parle-moi de la Fondation de l’Urgence ?
On cherche le lieu le plus favorable pour son installation. Par rapport au système français, qui est régi par une situation unique, dans certains pays, au contraire, on a la possibilité de faire la même chose tout en ayant plus de possibilités du point de vue de la recherche de fonds ; et ce qu’on peut proposer aux éventuels sponsors de la Fondation est beaucoup plus large, notamment aux Pays-Bas. Mais ça c’est un problème de législation communautaire. Alors, comme on est «une» Europe, pour moi c’est pareil de m’installer ici, à Amsterdam ou à Londres.

Que souhaitez-vous développer d’abord par la Fondation ?
Le but c’est d’aller là où l’on ne nous attend pas, amener l’art dans des lieux où, normalement, il ne va pas, aller demander à des artistes, à des curateurs, d’exprimer des positions, des inquiétudes dans des lieux traditionnellement éloignés de l’art. Je ne vois plus l’intérêt de créer des Biennales pour prouver sa modernité dans une capitale européenne. Nous avons l’intention d’aller en Irak.
L’art est généralement si éloigné de ce type de réponse… Les musiciens arrivent à faire des journées pour la pauvreté. Mais chez nous, ça n’existe pas. Je pense que c’est seulement une question de désorganisation, mais on peut le faire.

Vous avez des mécènes pour la Fondation ?
En créant la Fondation, nous voulions éviter de créer une association loi 1901, car la façon dont ce genre d’organisation peut trouver l’argent est extrêmement réduite. La Fondation pose la réalité d’une autre façon. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de demander de l’argent à l’État pour ensuite être critique vis-à-vis de l’État. La Fondation me permet d’aller chercher là où je considère que je peux aller chercher, dans une démarche totalement libre.
Pour l’instant, j’en suis à une analyse juridique très approfondie. En France, pour créer une fondation, il faut apporter beaucoup de fonds. Aux Pays-Bas, tu peux créer une fondation avec 200 euros, avec le même attirail juridique. C’est encore plus facile aux Etats-Unis, mais le projet est un projet européen.

Du coup, ton travail personnel va être en veilleuse pendant un certain temps ? C’est sans doute une décision difficile à prendre ?
Oui, mais je crois à l’utilité de la Fondation. Justement, l’idée de la Fondation est aussi de pouvoir créer une équipe. Pour l’instant, c’est un projet totalement fou qu’on fait à deux. Parfois, nous envisagions même de poser notre candidature à la tête du Palais de Tokyo ! Une fois qu’Evelyne et moi aurons lancé la Fondation, nous espérons la faire gérer par d’autres. Pour le moment, il s’agit de structurer une idée et de la faire exister.

Y a-t-il du nouveau du côté de la Biennale ?
La situation à Grozny s’est terriblement détériorée depuis la mort d’Aslan Maskhadov. Quand on parle de Grozny, quand on montre des photos, ils ont peur, car les pare-feu des organisations humanitaires sont déréglés. Alors, on essaie de voir comment faire circuler les choses. Bien sûr, ils vont continuer. On envisage même des choses très complexes, on voudrait créer un musée. Il faut voir si on le fait au nom de la Fondation ou si on utilise un partenaire. On veut jouer avec le droit. C’est très important. Ce n’est pas simplement un projet artistique avec de bons sentiments : ce projet est aussi basé sur beaucoup de choses, entre autres du droit.
Hier on a fait un entretien avec la BBC World : ça fait au moins quelques dizaines de millions de personnes dans le monde qui ont écouté l’information sur la Biennale de l’Urgence. C’était purement informatif, mais c’était une façon de parler de la Tchétchénie.
Nous préparons un beau catalogue, que nous commençons à structurer. Ce sera quelque chose d’extrêmement simple. Il y aura des juristes, des philosophes. Il y aura une partie consacrée aux Droits de l’Homme, avec des témoignages. Ça ne ressemblera pas à un catalogue d’art plastique. Ce sera très théorique, mais lisible aussi, avec beaucoup de collaborateurs de haut niveau. Le principe reste le même : pas un sou. Les gens participent parce qu’ils en voient l’utilité. Il n’y aura pas seulement une analyse des œuvres, mais aussi des explications sur la situation actuelle de la Tchétchénie.
Pour continuer avec les idées folles, nous pensons faire une demande de visas groupée pour aller à Grozny. Maintenant, on peut obtenir par internet un visa pour aller en Russie. Techniquement, tu peux avoir un accès partout. Alors que si on écrit «Grozny» sur le formulaire, on n’obtient rien. Donc, on veut provoquer.
En plus, en faisant ce que nous voulons faire, nous sommes en train d’universaliser le problème. La Tchétchénie est une telle abstraction quand on est assis à Saint-Germain-des-Prés en train de prendre un croissant et un café ! On s’est dit que si on leur offre l’art qu’on veut leur offrir, en leur disant «maintenant, votre patrimoine est universel», on va créer un problème ! Car c’est un pays qui est vendu comme un pays de sauvages, de gens qui ne s’intéressent pas à la culture, mais à rien d’autre que la guerre. Je suis désolé, ce n’est pas vrai !

Qu’en est-il des expositions ?
Les deux expositions, la mienne et la Biennale (au Palais de Tokyo), ont été prolongées jusqu’au 17 mai! Puis on continue en juillet à Bolzano. L’autre date confirmée, c’est septembre, à Charleroi. Septembre est un moment important car c’est celui où aura lieu Europalia Russie, à Bruxelles. Je suis donc content que l’on puisse exposer à Charleroi, dans l’espace BPS.22 : on aura 1200 m2 pour nous ! Il y aura des artistes qui n’étaient pas présents à Paris. A moi seul (il y aussi celles d’Evelyne), j’ai reçu 300 propositions en plus !
Il y a vraiment une obligation morale d’essaimer l’art dans des lieux où on nous attend pas. Si on tient la route, on va aller, avec la Biennale de l’Urgence, dans les territoires occupés, en Irak, au Congo, en Colombie, au Rwanda, partout où ça chauffe. Pour cela, on se donne deux ans ; mais il faut une structure, une aide, avec des décorateurs, équipe de communication.