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Jérôme Lefèvre

Commissaire d’exposition et critique d’art, Jérôme Lefèvre travaille depuis deux ans pour la foire d’art contemporain Art Paris dont il est l’actuel directeur artistique. À l’approche de l’événement baptisé cette année «Art Paris/Just Art!», il nous expose les principaux enjeux, les évolutions de la foire et ses événements rattachés.

Albane Montangé. Cette année, la foire Art Paris organise neuf événements dans différents lieux sortant ainsi de l’espace traditionnel de le Nef du Grand Palais. Comment avez-vous pensé cet éclatement spatial?
Jérôme Lefèvre. En réalité, la foire reste essentiellement au Grand Palais, mais nous développons deux projets spéciaux en ville, en périphérie. Le premier propose de l’art public monumental, et le second, un parcours venant en complément du parcours habituel des institutions partenaires de la foire. Le premier est nommé «Move For Life» et consiste en un projet d’art public mobile qui consiste en une suite de huit camions, tous supports d’une œuvre d’art monumentale. Huit artistes donc ont été sélectionnés et plusieurs ont été produits pour l’occasion. Les artistes représentés sont: Robert Rauschenberg, Atelier Van Lieshout, Daniele Buetti, Jochen Gerz, Mark Titchner, Damien Deroubaix, Isabel Munoz et Ben Vautier.
Le deuxième événement s’intitule «Les nuits parisiennes» et forme un parcours à travers des lieux, soit apparentés à l’art, soit non, mais des lieux ouverts au public qui ne font pas forcément partie de nos partenaires habituels et auxquels nous venons apporter un contenu.
Chacune des foires travaille avec un réseau d’institutions partenaires définies. Concrètement, ces partenariats signifient que les VIP invités sur la foire peuvent accéder à un service voiturier et venir dans les cocktails et les conférences organisés dans ces lieux à l’occasion des foires. Nous avons voulu aller plus loin avec des lieux nouveaux, comme l’Espace culturel Louis Vuitton, la Fondation d’entreprise Ricard ou L’Éclaireur.
L’idée et l’enjeu de ces deux programmes sont très simples. Ils participent à faire rayonner la foire. Car si la foire est bien un événement en tant que tel, il devient indispensable, dans le contexte actuel, d’en faire un événement social. Les foires doivent se dépasser et s’imposer comme événements lifestyle. Par exemple, lorsque l’on va à Bâle c’est pour son prestige et parce que c’est un lieu de rendez-vous culturel et social immanquable. Les collectionneurs et les professionnels de l’art contemporain ne sont pas les seuls à s’y rendre. On y trouve aussi tout un public qui suit ce type d’événements sociaux. C’est donc dans cette idée que nous avons voulu inscrire ces deux projets, mais la foire en elle-même garde ses bases.

Et comment allez-vous inviter les gens à suivre ce parcours?
Jérôme Lefèvre. Effectivement, je pense qu’il faut compter plusieurs jours pour tout voir. Il faut une après-midi pour parcourir la foire et ensuite, justement, ce type de projet est plutôt pensé pour des nocturnes et vient en complément.

Pourquoi rester si centré dans un quartier très favorisé et plutôt touristique? N’est-ce pas prendre le risque de donner raison à ceux qui disent l’art contemporain élitiste?
Jérôme Lefèvre. En effet, ces deux projets sont situés dans des quartiers privilégiés et touristiques, les Champs-Elysées, la Concorde, la Madeleine, la rue de Rivoli ou encore Monceau. Mais nous répondons à un besoin purement logistique en restant en périphérie du Grand Palais. Nous avons clairement défini ce périmètre en assumant le fait qu’il s’agissait d’un choix pratique. Il est difficile de proposer aux gens de trop importants déplacements dans tout Paris.

Pouvez-vous nous parler des coproductions de projets? Quels sont leurs avantages pour le réseau professionnel ainsi que pour les démarches artistiques des créateurs sollicités?
Jérôme Lefèvre. Je pense que oui, les coproductions sont avantageuses, notamment dans le cadre de l’événement «Move for Life» pour lequel nous avons directement produit de nouvelles œuvres, je pense en particulier à ceux de Damien Deroubaix et Mark Titchner. Comme il s’agit d’œuvres monumentales, elles sont importantes pour la carrière des artistes. Ainsi, sur le plan artistique, la démarche est tout à fait pertinente.
Je pense, par ailleurs, que cela enrichit vraiment le contenu de la foire elle-même. Certains artistes sont directement liés à la foire et d’autres représentent plutôt une valeur historique et apportent un plus, c’est le cas avec Robert Rauschenberg. Par ailleurs, les camions vont circuler au cœur de Paris, notamment autour de la Concorde, et permettre de toucher des gens qui ne s’intéressent pas spécifiquement à l’art contemporain. Nous ignorons si ces gens viendront au Grand Palais, mais en tout cas nous leur apportons l’art, nous venons à leur rencontre.
Il faut noter que ces œuvres risquent de ne pas passer inaperçues. Les remorques sont les plus grandes qui existent, elles font douze mètres de long sur trois mètres de haut. Le mot monumental n’est pas usurpé!
Dans la même logique, nous avons choisi pour «Les Nuits parisiennes», les lieux les plus transversaux possibles. Certains sont directement apparentés à la mode comme L’Éclaireur ou encore l’Espace culturel Louis Vuitton.
L’idée de s’associer à ces lieux nouveaux permet d’attirer le public de la mode. Nous pouvons ainsi nous offrir une visibilité dans un circuit plus «Life Style» et design et pas seulement le public de l’art contemporain. Nous cherchons donc un élargissement des publics. Nous commençons à faire entrer tout doucement des galeries de design ou les projets de design portés par des galeries d’art sur la foire.

Pouvez-vous nous parler du dîner organisé pour l’association «Dessine l’Espoir»? Pourquoi le faire et comment?
Jérôme Lefèvre. C’est un dîner caritatif au profit de l’association «Dessine l’Espoir» dont la mission est d’aider à réinsérer, entre autres par le travail, des femmes HIV positives en Afrique. Ces femmes ont confectionné des objets que l’association met en vente et que nous montrerons et que nous valoriserons. Dans le cadre du dîner, ce 29 mars, nous organisons une vente aux enchères.
Les bénéfices de ces ventes seront intégralement reversés à l’association non seulement pour permettre un accès aux soins, mais aussi pour produire un vrai travail de réinsertion et de dialogue. C’est pour cette raison que leur projet nous semble intéressant. Il nous permet, de surcroît, d’organiser un dîner capable d’amener un autre public au salon venant en complément du public habituel.

Comment s’est fait le choix de cette association parmi tant d’autres?
Jérôme Lefèvre. En fait, la proposition vient de leur propre initiative et tout s’est enchaîné très naturellement.

Qu’est-ce que le «Move for Life»?
Jérôme Lefèvre. «Move for Life» est un projet auquel je tiens beaucoup. Comme nous l’avons déjà dit, c’est un projet d’art public, monumental et mobile. Il cumule ainsi trois aspects: art public car il prend place dans la ville ; monumental par son envergure, douze mètres de long sur trois de haut et sur deux faces ; et mobile car placés sur des camions qui vont traverser Paris avant de voyager à travers toute l’Europe. Le transporteur, qui est aussi partenaire, va conserver pendant un certain temps les œuvres qui recouvrent les camions pour permettre cette traversée de l’Europe.

Quelles sont les évolutions notables de la foire depuis l’année dernière au-delà de tout ce que nous venons déjà de voir?
Jérôme Lefèvre. Effectivement, l’évolution se joue principalement sur deux axes. En fait, l’année dernière Lorenzo Rudolf et moi avions apporté des combinaisons nouvelles. Nous avons, par exemple, intégré au programme des galeries nouvelles du Marais et de la rue de Seine, ainsi que des plateformes géographiques consacrées à l’Afrique et à l’Inde, des projets avec lesquels nous avons créé une allée centrale très forte entourée par les galeries plus historiques. Nous avions ainsi cherché une bonne répartition de la qualité.
Cette année, nous allons plus loin en jouant la continuité tout en rationalisant notre formule. Nous avons commencé par consolider et fédérer la base historique d’Art Paris avec des galeries comme Daniel Templon ou encore Daniel Lelong. Et nous avons ajouté des galeries à cette base comme Lara Vincy ou Catherine Issert, par exemple. Ces personnes ont marqué l’histoire de l’art en France. Nous pouvons penser au travail que Lara Vincy a pu faire avec Raymond Hains, Ben Vautier, Bertrand Lavier ou encore avec la poésie sonore… Il est très intéressant de travailler avec cette catégorie de galeries.
Et nous faisons entrer de nouvelles galeries qui apportent un programme plus international et dont certaines sont d’une plus jeune génération. Par exemple, nous avons fait entrer d’une part des galeries comme Deweer qui apporte des artistes comme Jan Fabre, des marchands comme Guy Pieters (avec Wim Delvoye) et Enrico Navarra (avec Basquiat), et d’autre part des galeries comme Nosbaum & Reding qui ont un programme très pointu ou encore Olivier Robert et Semiose.

Quel est votre rôle de directeur artistique sur une foire? Cette position vous rapproche t-elle de votre démarche plus curatoriale en comparaison avec votre précédente mission de direction adjointe de la foire?
Jérôme Lefèvre. En effet, être directeur adjoint signifie que l’on doit travailler l’ensemble des aspects administratifs. Mon expérience et mon métier résident plutôt dans la partie artistique et l’élaboration des projets de contenu comme évoqués plus haut. Aussi, la foire nécessite de porter la plus grande attention au contenu, c’était le cas tant sur la foire elle-même qu’à travers les deux projets périphériques.
Le programme que nous avons conçu Lorenzo Rudolf et moi est un plan sur 4 ans, induisant une progression par étape à respecter précisément. C’est la deuxième année que je le travaille sur Art Paris et cette année est la première avec la nouvelle équipe. Il nous faut encore un peu de temps pour atteindre le niveau souhaité.
Ensuite, pour la qualité des pièces, nous avons vraiment porté les galeries pour qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes. Ainsi, nous pourrons découvrir des artistes intéressants. Les galeries ont sorti leurs plus belles pièces. Nous y avons veillé et vous pourrez vous en rendre compte que ce soit dans la foire elle-même de même qu’à travers son catalogue.
À ces différentes missions de contenu s’ajoute également, pour le directeur artistique, une vision pour la communication de la foire ainsi qu’un rôle de représentation.
Je tiens notamment à signaler la présence de nombreux «Solo Shows» et de stands au contenu singulier. Par exemple, Olivier Robert fera quelque chose de très spécifique avec Elodie Lesourd. La galerie Analix Forever invite Paul Ardenne comme commissaire d’exposition pour «Réalité Revisitée».
J’en profite enfin pour dévoiler que le public d’Art Paris découvrira cette année des œuvres monumentales à l’intérieur du Grand Palais, des pièces à la fois de jeunes artistes tels que Hippolyte Hentgen aussi bien que des plus confirmés comme Wim Delvoye. Nous vous réservons quelques surprises de taille…