PHOTO

Jean Le Gac, peintre

L’œuvre de Jean Le Gac se veut paradoxalement une métaphore du peintre tout en adoptant pour matériaux artistiques la photographie, le texte, le film, le dessin au pastel copié des images de littérature populaire, ou des objets (caméra, projecteur, etc.).

Regards inquiétants, attitudes troubles, hommes encagoulés, armés, gangsters mafieux, hommes cachés pour accomplir on ne sait quel forfait, voleurs d’enfants ou de tableaux…
Jean Le Gac mêle le monde de la peinture à celui des méchants. Mais faut-il vraiment parler de « peinture » chez Jean Le Gac? Sa dernière exposition Fifty-Fictif (au musée Nicéphore Niepce à Chalon-sur-Saône, été 99) est une suite de photographies associées à des textes ainsi qu’un film.
Son œuvre débute dans les années soixante-dix, se constitue de photographies et de textes imprimés ou manuscrits mêlés à sa biographie et à des personnages fictifs ; dans les années quatre-vingt, il y associe un travail de dessin au pastel copié des images de littérature populaire des années trente (Harry Dickson) et des objets installés (caméra, projecteur, machine à écrire… les outils évoquant le «cinéma du peintre»).
Jean Le Gac met en scène l’histoire d’un peintre du dimanche, il pose d’ailleurs lui-même en peintre paysagiste. Cette figure mythique de peintre devient dans son œuvre une «métaphore de la peinture». Ici «le peintre du dimanche» encanaillé est un héros, et la peinture est brandie comme une arme.

La représentation des méchants

La Voix du Regard. Il y a beaucoup de méchants dans votre œuvre, en tout cas il ont tous les attributs visuels des méchants (hommes armés, masqués, malfaiteurs stéréotypés: chapeau, guêtres et gros cigare). Pourquoi associer le « gentil peintre du dimanche » à la figure du méchant?
Jean Le Gac. Je n’avais pas vu cette opposition, mais il est vrai que le peintre du dimanche ne voit pas ce qui se passe autour de lui. Il ne se préoccupe de rien. La figure du méchant dont vous parlez vient de mes livres d’enfant, notamment des illustrations de Maîtrejean, publiées chez Albin Michel dans les années trente et que j’ai tant copiées. Le méchant y est sans nuance. Il a toujours une mine patibulaire (alors que ces derniers temps, télévision oblige, on en a vu pas mal avec une belle gueule). Il porte les insignes de sa condition, il est masqué, ce qui pour faire un sale coup n’est pas le meilleur moyen de passer inaperçu, et de ne pas se faire prendre. Les vrais méchants dans notre société sont lisses.
Mes méchants viennent donc de l’enfance, de la fiction romanesque. Plus tard je les ai retrouvés à peine changés dans Borgès. Ces gauchos va-nu-pieds qui manient le couteau, qui s’affrontent à mort selon un code d’honneur assez borné il faut le dire, pour acquérir de la renommée dans un bled pourri de la Pampa ou dans un misérable quartier de Buenos-Aires. Cela leur permet aussi d’avoir la femme. Des mecs, quoi! qui, un jour qui n’est pas le leur, font dans leur froc et perdent la face devant un inconscient, un jeune surineur inconnu en mal de gloriole. Dépassant le cliché, Borgès donne sa véritable dimension au méchant dans la nouvelle L’homme au coin du mur rose1. C’en est un qui n’y pensait pas, un sans grade qui, ne s’embarrassant ni de duel ni de témoins, poignarde le flambeur parce qu’il ne supporte pas que les choses se résolvent aussi bêtement par une nuit étoilée. Accessoirement, la femme le suit. Chez Borgès comme dans mes livres d’enfant le méchant opère seul, c’est un individuel. Pour cerner le profil du vrai méchant il faudrait se référer au collectif, à la manipulation de masse, à une certaine grisaille.

Peut-on dire alors de vos méchants qu’ils ne sont pas de « vrais méchants »?
J’ai exposé récemment à Lyon(2). De petites phrases contre les responsables de l’institution affleuraient dans les images peintes ou photographiques. Une critique de La Croix a mis en doute leur portée. Pour elle, c’était quelque chose comme ce galimatias d’injures dont s’étrangle épisodiquement le Capitaine Haddock. Ce n’est pas un si mauvais exemple après tout, mais à chacun sa culture. Je n’ai pas sa tribune pour dire les choses. Il me faut dévoyer mes Odalisques et autres compagnes d’infortune du personnage du peintre pour faire part de mon sentiment. Les autres artistes se taisent et celui qui par hasard balbutie quelque chose on le rend un peu ridicule (mais pourquoi ce canard m’est-il tombé entre les mains?).
Regardez, Beaubourg vient de rouvrir. Beaucoup d’artistes sont ulcérés, blessés de la façon dont la collection est montrée. Mais ils ne mouftent pas! Pour ne pas vivre cette situation de manière paranoï;aque, pour ne pas développer un cancer, j’ai commencé un pamphlet à ce sujet et je suis allé à Beaubourg pour vérifier tout de même ces on-dit. Il faisait beau, la vue de là-haut était toujours aussi belle, une fourmilière se pressait en bas. Tout ce monde était extatique. Les enfants des écoles étaient bien sages, assis en tailleur devant un Kosuth. Ils ne devaient voir que les mollets des visiteurs qui défilaient devant! Dans un coin, couchés contre une cloison, des jeunes gens et des jeunes filles affalés sur la moquette semblaient perdus en contemplation devant un Man Ray au cube (même pas un Arman, je pense, car lui s’y connaît en solutions formelles), des métronomes qui faisaient tic! tac! J’ai pensé: c’est le shit ou quoi qui leur fait tant d’effets conjugués? Enfin, devant tant de bonheur partagé j’ai laissé tomber l’idée du pamphlet.
>Puis, alors que je commençais des dessins(3) pour un courtier, une espèce de véritable aventurier qui vend des œuvres à la Réunion, dans les pays arabes, tout m’est revenu sous une autre forme. La méchanceté est un moteur artistique qui donne vitalité, dynamisme, concentration et rythme. Il faudrait distinguer cette méchanceté « artistique », celle de Thomas Bernhart par exemple, de celle qui s’exerce en pure perte comme nous le faisons là, en bavardant, avec le risque pour moi de passer pour un vieux con, comme il y en a tant d’exemples déplorables. Je crois aux possibilités créatives du style méchant.

La méchanceté comme processus artistique

À l’occasion de votre exposition Fifty-Fictif à Chalon-sur-Saône en été 99, des phrases sarcastiques associées à des photographies nous ont marqués: « Ils ne voyaient pas ces crétins — les artistes — que c’est de l’enfermement de l’institution qu’il s’agit » et aussi: « Il — en parlant de l’artiste toujours — ne connaissait pas l’ennemi dont la duplicité pouvait le faire ressembler à un fonctionnaire sectaire de l’art contemporain »… On assiste à un tournant dans votre œuvre, vos propos deviennent acides à l’égard de l’institution, du « milieu ». Est-ce la révolte du « peintre du dimanche »?
Pourtant depuis mes débuts, je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais eu l’âme en repos. La fiction se nourrit de réel. Le peintre du dimanche doit absorber le peintre vieillissant que je suis. Bien que je répugne à me mettre en avant, c’est vrai que de plus en plus je pense à nous mettre en scène ma femme et moi, parce que la vieillesse est notre nouvelle défroque, elle n’est pas nous. Nous sommes jeunes vous savez!

Enfin un artiste qui réagit à « l’enfermement de l’institution », enfin un « maquisard » pour reprendre vos expressions!
Sans doute les artistes se sont-ils muselés. On peut attendre en vain chez eux un mot plus haut que l’autre. Dans le milieu artistique parisien on croirait que la STASI rôde.

Oui, ils ont besoin de l’institution pour financer leurs projets.
Si l’on reprend l’exemple de Beaubourg, il y a à la fois beaucoup d’artistes rejetés, selon l’humeur des responsables et du vent qui tourne, et en même temps il y a ceux avec lesquels on « pactise », ceux-là servent de factotum à ces messieurs.
Un concept comme « l’exposition est l’art » à peine apparu est perverti. Tous ces artistes installateurs qui traitent de l’espace voudraient nous faire oublier que l’espace est du côté du pouvoir. Derrière le bâtiment il y a un Blistène, un Soutif, un Machin, demain un autre. Si l’on pratique l’art au coup par coup en obéissant à l’actualité de ces lieux-là, on est dans cette dépendance, bien que tout prouve que ceux que j’ai cités ne soient pas des Médicis.

Alors non seulement vous détestez les fonctionnaires de l’art mais également les artistes?
Pour ne pas être déçu il vaut mieux les penser comme des salopards qui sont vulnérables parce qu’ils vont en ordre dispersé. Plus ils ont de succès, plus ils sont salopards. Quand ils sont châtiés à leur tour, ils redeviennent des salopards fréquentables.
Prenons « Le regard égoï;ste » (repris de la formule utilisée autrefois par le Nouvel Observateur ouvrant ses colonnes à des personnalités) de cet artiste au Cabinet d’art graphique à Beaubourg(4). Il y a des années on voyait déjà cela à la Tate Gallery de Londres. C’était passionnant. Anthony Caro faisait dialoguer une de ses sculptures avec un Rembrandt, etc. Il arrivait à survoler amoureusement l’Histoire de l’Art. Mais avec nos Français, rien de tel, tout de suite le mépris affiché pour les œuvres des autres artistes avec l’aval empressé des responsables du musée, trop heureux d’enfoncer la collection constituée par les prédécesseurs.
Cet artiste donc est toujours prêt à faire ce qu’il est censé dénoncer ailleurs, la négation de l’individu, l’anonymat dégradant au profit de l’effet de masse. Qu’il s’agisse de dessin au lieu d’autres choses plus importantes ne changeant en rien au principe de base qui est de nier l’autre, du sol au plafond, des dessins pour les genoux, des dessins pour être seulement visités par les têtes de loup des employés de surface, tous pareils, nuls… signé le greffier de service: Boltanski. Devant tant de morgue satisfaite, on devrait dire: à quand un autre choix égoï;ste où l’on pourra déquiller les boîtes de l’artiste en question comme dans un stand de foire. Mais c’est déjà trop tard! Il paraît qu’il a un épigone qui a fait son marché!

Se jouer des jugements de valeur

Portez-vous un jugement de valeur sur les œuvres selon le rapport: gentils / méchants, bons / mauvais?
Non, je n’en suis pas capable. Mais si ma subjectivité intégrait un peu plus de rigueur morale, cela ne serait pas pour me déplaire.

Pas assez méchant pour cela?
Par indifférence. Tout ne m’intéresse pas et notamment, seriné depuis longtemps par les grandes messes artistiques, tout ce qui amplifie, fait de la gonflette à partir de quelques étincelles de création qui ont déjà eu lieu chez d’autres sans spectacle superflu, sans redite. La vulgarisation en art est terrible. À œuvre d’égale valeur, celle qui est la plus vue perd de son intérêt. Le regard des spectateurs déjà usait les œuvres, celui maintenant des plasticiens les dénature. Cette saturation est peut-être nécessaire pour que l’ennui aidant une époque chasse l’autre.

Est-ce pour cela que le « peintre du dimanche » à toutes vos faveurs?
Oui, lui c’est un naï;f. Sans doute l’ai-je été jusqu’à l’âge de trente ans. J’avais une idée fausse de l’art. Je n’avais pas compris que Van Gogh parlait trois langues, je croyais qu’il était vraiment un pauvre type, un allumé.
Je viens de lire une étude extrêmement intéressante à propos de Jawlensky sur la stratégie adoptée par Jawlensky et Kandinsky(5). Quand ils se rencontrent, Jawlensky est en avance sur Kandinsky. Jawlensky laisse faire, laisse l’histoire s’écrire. L’autre veut à tout prix apparaître comme l’inventeur de l’Art Abstrait, sans cesse il retouche, corrige, avance ses pions, ment par omission. Enfin, on connaît cela. Le peintre du dimanche est une illusion, un songe, il est dans le romanesque, il ne prétend pas à la vérité historique.

La duplicité

Vous semblez dire que Van Gogh avec ses trois langues savait exactement ce qu’il faisait. Donc à partir du moment où vous mettez en œuvre le personnage du « peintre du dimanche », votre double, vous parlez une deuxième langue. Vous avez, vous aussi, une stratégie. Ne peut-on dire que vous jouez double jeu avec vos textes associés à vos images?
Le nouveau point de vue, selon moi, passe par ce contre-emploi. On ne sait pas dans quel cirque on est. Le texte dans l’œuvre et non pas à côté (comme le commentaire ou le slogan pour un communiqué de presse) déplace quelque chose.

Un méchant peintre, un peintre misérable

Votre peintre n’est qu’un figurant dans l’art, un méchant peintre, au sens de « misérable ». Ne peut-on dire qu’il n’est qu’un figurant par rapport aux Grands qu’il recopie: Picasso, Braque?
Vous craignez qu’il ne contamine les Grands? S’il traite avec eux, dans un mouvement inverse il peut peut-être grandir, élever sa condition. Après tout, c’est un bâtard de l’Histoire de l’Art.

Tout cela serait « le cinéma du peintre ». La notion de personnage renvoie au cinéma et à la littérature également, qu’en est-il de votre rapport à la narration?
Ma façon de faire vient au moment où Barthes parle de narration, de narrativité. Dans le langage courant cela fait penser à l’école primaire et aux rédactions. On oublie trop vite ces expériences de l’écrit. Il y a encore beaucoup de choses neuves dans ces écarts entre l’image et le texte. Cela ne veut pas dire seulement la différence. Il y aussi la fulgurance du sens qui peut naître de cette friction. Dans un des dessins dont je parlais tout à l’heure(6), une jeune femme porte un vêtement blanc et immédiatement cela a déclenché: « et que leurs os blanchissent au soleil ».

L’utilisation du texte et de l’image, est-ce une manière de retrouver le vrai sens de l’illustration, c’est-à-dire la « mise en lumière »?
Dans la culture occidentale le texte vient avant l’image, et le pauvre « illustrateur » fait ce qu’il peut, après. À l’inverse, en procédant comme je le fais, apparaît une autre conscience de ce qui est sous les yeux.

Le dessin adoucirait-il le texte? L’utilisation des pastels, des couleurs serait du côté de la « séduction » pour contrebalancer des propos acides? Une œuvre douce-amère en quelque sorte?
Je fais comme la cartomancienne: je regarde les images et j’en extrais une signification textuelle que je ne cherchais même pas, qui m’étonne souvent. Avec les dessins cités(7), le pamphlet resté en réserve est réapparu sous une forme viable plus brève et plus légère. Et l’inverse joue également: à cause du nouvel emploi de ce texte, j’ai entrepris les dessins que sans cela je n’aurais pas faits. Une avancée double en quelque sorte, un éclaircissement aussi. Je ne me perds plus dans les contradictions inhérentes à tout discours. Il y a une manière d’être là, une présence palpable immédiate, un acte simple, posé juste là où il faut. Je crois que c’est cela l’art.

Un peintre sans morale

Avec ce gentil « peintre du dimanche » apparaissent donc la tromperie et la feinte. Au lieu de peindre, vous recopiez des illustrations au pastel, vous exploitez vos élèves(8), votre femme, en les faisant dessiner pour vous. Vous êtes très paresseux et vous revendiquez votre goût pour la sieste(9) — série Le Délassement du peintre(10). En outre, l’image du peintre naï;f, les actions mineures et médiocres ne se télescopent-elles pas avec les références « cultivées » au nouveau roman, au processus analysé et à la mise en abyme dont vous usez?
On pourrait revenir à cette nouvelle de Borgès, L’homme au coin du mur rose. Il est celui qui ne se pense pas ni ne se pose comme le plus fortiche. Il gagne sans règle ni devant témoin. Ma tentative, se couler dans ce qui existe, chercher de nouvelles articulations entre les choses, donne une nouvelle forme: les photos-textes, les peintures-textes, les sculptures-textes, les musées / appartements-textes… Appelons cela si vous voulez un désir de retournement de situation.

Le peintre passe à l’attaque

Le carton d’invitation au musée de Chalon vous présente l’arme en joue. Qui visez-vous, le regardeur ou quelqu’un d’autre?
Quelques lieux communs de l’art, quelques responsables d’institutions, d’expositions, qui occupent le terrain. Le spectateur doit aussi être de temps en temps tenu éveillé. Pour la réouverture de Beaubourg le Times a titré « ça recommence » (en français), c’est-à-dire: le masquage de l’art en occupant l’espace médiatique avec la valse des conservateurs, les jeux d’influence des « Amis du Musée » dont Beaubourg est le pré carré culturel, de leurs protégés (on se croirait à la télévision), tout cela passant allègrement par dessus le politique, l’exagération de la centralisation, un Beaubourg géré comme une grande entreprise (à quand la cotation en Bourse?), le mépris pour les artistes vivants au profit de l’exposition événement, du commissaire qui va partout en pérorant…
J’aimais bien le côté Belle au Bois dormant de Beaubourg fermé. Cela incitait à secouer la poussière des réserves pour envoyer les œuvres se rafraîchir en province.
J’aimerais que les artistes dirigent les musées d’art contemporain et non qu’ils soient à faire de la représentation au « conseil scientifique » (comme pour le futur musée au Palais de Tokyo). Une artiste a refusé. Au moins, elle, a montré qu’elle en avait!
Le Bauhaus a bien été créé, géré et dirigé par des artistes. Même Buren serait plus loyal envers les autres artistes vivants que le moindre conservateur de Beaubourg.

Mais finalement, Jean Le Gac, vous êtes un artiste reconnu de l’institution, vous exposez dans les plus grands musées, alors avec vos critiques contre l’institution, ne peut-on dire que vous « crachez dans la soupe »?
Euh! dans les plus grands musées, c’est beaucoup dire et erroné! Faire passer l’esprit avant le ventre, je ne trouve pas cela laid. Et puis il ne faudrait pas oublier qui sert la soupe et quelle soupe. Moi je fais avec les moyens du bord.
Je suis en train de remettre à flot cette formule légère des Envois Postaux que j’avais pratiquée dans les années soixante-dix. Cet envoi, tiré des dessins(11), n’est pas destiné aux personnes que je vise. Je travaille à la périphérie, comme d’habitude. Si cela leur arrive, je veux que ce soit de manière détournée et avec un décalage dans le temps. Sur la durée les effets de l’art peuvent toujours se faire sentir. Cela aura été envoyé lorsque votre revue sortira. Comme je n’ai pas à faire le spectacle, ni l’obligation de faire des entrées (la rentabilité de l’art, quelle reculade), quelques personnes bien choisies suffisent à mon action. Comme je disposais des ektas de ces dessins (donc de positifs couleur), pour faire des économies et ne pas devoir les photographier à nouveau en noir et blanc, je les ai fait imprimer en négatif. Cela va mieux avec ce travail réalisé dans l’ombre.

Les bas-fonds et les fondements de l’art: l’artiste

Attirer la peinture dans les bas-fonds, est-ce une quête des fondements de l’art?
Je ne suis pas sûr en effet que les fondements de l’art soient encore à chercher du côté de la culture bourgeoise dont les versions démocratisées sont les études de second cycle. Dans mon « scénario » on va dans les coulisses, tout se passe comme si on avait compris qu’il était temps de dépasser cette espèce d’exploitation de la transcendance qui serait dans l’art avec son mutisme commode pour faire croire à l’élévation de pensée de spécialistes en oubliant soigneusement les bureaux des fonctionnaires de l’art où se prédigère cette fameuse transcendance. Il faut encore et toujours encanailler l’art, le faire avec du plaisir à revendre, avec rires, et même si c’était en y risquant sa destinée d’artiste, parce que cela ne va pas vous mettre du côté du manche.

L’identité masquée marque-t-elle, plus que l’appartenance à un milieu « trouble », l’impossible identification de l’artiste?
J’ai opéré un déplacement. Je ne joue pas l’œuvre mais le personnage du peintre porteur de légendes. Venant de la part des écrivains, cela m’a longtemps agacé qu’ils parlent de leurs personnages comme s’ils avaient une vie propre, incontrôlée. Mais je suis bien obligé aujourd’hui de reconnaître que ma créature (le Peintre) va de l’avant et m’entraîne là où je ne souhaite pas nécessairement aller. Le peintre est bien plus que moi. Il permet une amplification de perception, un état de conscience aigu, une grande clairvoyance. Je ne suis pas à la recherche de la vérité, mais la clairvoyance ce n’est pas mal quand même.

La guerilla

Lorsque vous exposez au Cailar (été 99), ce centre d’art perdu en Camargue, pendant que, non loin de là, a lieu la Biennale de Venise, est-ce encore une façon d’être un « maquisard »?
Oui, cela m’avait frappé comme une révélation, le travail de l’inconscient peut-être… Pendant que tout le monde de l’art était à Venise, moi j’œuvrais sur ma petite lagune. D’où cette idée d’omniprésence, mon corps était au Cailar, mon esprit à Venise. J’ai pu déclencher ces monologues selon le rythme propre à la méchanceté « artistique ». J’aime beaucoup ce rapport d’images apaisées qui peuvent, comme ce fut le cas, être porteuses d’une vraie violence… et d’une violence qui ne s’éteint pas avec l’événement (La Biennale de Venise), mais qui demeure latente dans l’œuvre.

Vous dénoncez « l’enfermement de certains dans l’institution »… et vous, qu’en est-il de votre enfermement raffiné pour les belles matières, les couleurs sonnantes, le velouté du pastel, les produits de luxe, en offrant vos créations aux vins Lynch Bages et aux murs du célèbre traiteur Fauchon?
Ce que vous décrivez là c’est le luxe de la pensée d’être erratique. Pourquoi serait-elle centralisée à Beaubourg qui s’est mis avec délectation dans le créneau touristique?
Jean Le Gac, ce si gentil peintre, a donc plus d’un tour dans sa « boîte de couleurs » et le retournement dont il use opère encore: de la même façon que le personnage du voleur conteste la propriété artistique en s’appropriant les œuvres des autres, Jean Le Gac refuse « l’enfermement de l’art dans l’institution »(12) en déplaçant son art dans des lieux qui n’en sont pas, c’est pour lui une façon de « faire la guérilla »(13).
Alors, pour reprendre encore une de ses expressions, «Ne finira-t-il pas comme il avait commencé: en peintre endimanché»?

Propos recueillis par
Anna Guilló
et Sandrine Morsillo

Le présent entretien a été réalisé en janvier 2000 par Anna Guilló et Sandrine Morsillo pour le numéro 13, consacré au thème «Les méchants», de la revue La Voix du regard. Il est publié avec l’aimable autorisation de La Voix du regard.

Notes
1. Jorge-Louis Borgès, Histoire de l’infamie, éd. du Rocher.
2. Comment ça va la mort de l’art? Le Rectangle, 22 sept. – 21 nov. 1999.
3. Études pour les textes cachés, 2 000, 45×60 cm, mine de plomb, crayons de couleurs et photos.
4. Le Regard Égoï;ste 1. Carte blanche à C. Boltanski, 1er janv. – 6 mars 2000, Centre Georges Pompidou.
5. Itzhak Goldberg, Jawlensky ou le visage promis, éd. de L’Harmattan.
6. Études pour les textes cachés, ibid.
7. Études pour les textes cachés, ibid.
8. Série Le professeur de dessin (la boîte de couleurs), 1975.
9. Voir, par exemple, La Sieste à Montmartre, 1984.
10. Les Délassements du peintre, à partir de 1981.
11. Études pour les textes cachés, ibid.
12. Voir les textes accompagnant les photos de la série Fifty-Fictif.
13. Ibid.