DANSE | SPECTACLE

Polis

06 Fév - 06 Fév 2018

Magnétique, le spectacle de danse contemporaine Πόλις (Polis), du chorégraphe Emmanuel Eggermont, plonge dans l'obscurité des âges pour en tirer des éclats de lumière. Explorant la construction du fait social, cinq danseurs, aux limites du pictural, y créent des images énigmatiques et captivantes.

Il est des roches que l’on contemple avec fascination, tant leur éclat fascine. Le spectacle Πόλις (Polis), du chorégraphe Emmanuel Eggermont (Cie L’Anthracite) est de ces entités-là. Toute à la fois minérale et organique, la pièce étincelle comme un diamant noir à facettes multiples. D’abord, il s’agit d’une pièce pour cinq danseurs : Laura Dufour, Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Manuel Rodriguez et Nina Santes. Tous  impliqués dans la fabrique de la danse contemporaine, y compris comme chorégraphes. Ensuite, il y a la composition musicale de Julien Lepreux. Une texture ambiante légère et aérienne, comme un morceau de charbon. Et du charbon au carbone, du diamant à l’anthracite : se dévoile un spectacle en nuances de gris-noir brillant. Avec une danse s’amusant à courtiser aussi bien l’architecture que la peinture, en affirmant notamment son lien avec les toiles de Pierre Soulages. Au fil de décors et costumes teintés d’une élégante noirceur.

Πόλις (Polis) d’Emmanuel Eggermont : une danse sensuelle, érudite, teintée d’outre-noir

Quel rapport entre la polis (la cité grecque) et le gris-noir anthracite ? Peut-être le charbon, la mine, les strates, la datation au carbone 14 et l’approche stratigraphique de la danse. Autrement dit, une approche archéologique des constructions socioculturelles. À cheval entre le minéral et l’organique, Πόλις (Polis) déploie une scénographie érudite et sensorielle, aux lisières du pictural. Mêlant éléments à consonance architecturale, façon Giorgio De Chirico, et noirceur veloutée, façon Pierre Soulages, Πόλις (Polis) explore la construction des cités. Une réflexion englobant utopies fouriéristes (phalanstères), cités ouvrières, villes-états grecques, cité platonicienne… Tout ce qui fait, en somme, que la cité n’est pas une construction sociale simple. Par la danse, Emmanuel Eggermont entame ainsi une plongée dans la complexité sociale, mais par le versant de la sensibilité esthétique. Comme la vibrance de l’outre-noir de Pierre Soulages, la Πόλις (Polis) d’Emmanuel Eggermont rayonne d’une beauté absorbante et abstraite.

Entre archéologie et beauté : la construction de la cité comme objet chorégraphique

Gracieux, le spectacle de danse Πόλις (Polis) plonge ainsi dans la mine de ce qui constitue la sociabilité contemporaine. Avec ses mégalopoles de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Lents et précis, les danseurs y cultivent une dimension énigmatique. Leurs mouvements sont tour à tour familiers ou mystérieux, comme des cunéiformes. S’y devinent des logiques, des structures, des organisations, mais avec des flottements quant aux significations. Et telle une étincelle, en jaillit une beauté suave, policée, capable d’attiser la curiosité des spectateurs. Personnages aux regards absents ou insolemment hermétiques, les danseurs sculptent l’espace scénique, entre gestes et accessoires. Pour un spectacle magnétique, où la danse cultive un vocabulaire élaboré, à la fois retenu et distingué. Et si, sous la cendre des utopies sociales certes fossilisées, couvait encore la braise d’une captivante sensualité ? Spectacle aimanté, Πόλις (Polis) d’Emmanuel Eggermont, déploie une danse qui rayonne, d’une chaleur sombre, telle la roche volcanique.